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Intervention de Guy Pustelnik

Réunion du 23 novembre 2016 à 9h45
Commission du développement durable et de l'aménagement du territoire

Guy Pustelnik, hydrobiologiste, directeur de l'établissement public territorial du bassin de la Dordogne, EPIDOR :

Mesdames, messieurs les députés, je compléterai les exposés de mes collègues en vous parlant d'un mélange entre politique et stratégie à l'échelle du bassin de la Dordogne.

Je suis directeur d'un établissement public qui travaille sur les six départements concernés par l'ensemble du bassin de la Dordogne. Ce bassin compte plus de 4 800 barrages, seuils, moulins de toute nature. Inutile de vous dire que la continuité écologique nous motive, nous concerne, nous interpelle. Nous avons de grands barrages hydroélectriques gérés par EDF, des microcentrales gérées par des particuliers et, bien évidemment, des moulins de toutes tailles.

Ironie de l'histoire : huit espèces de poissons migrateurs perdurent, parfois dans des conditions plus ou moins délicates. Cela nous a valu tout de même d'être reconnus par l'ensemble du bassin en tant que réserve mondiale de la biosphère.

Sur ce bassin-versant, il y a des cours d'eau classés en liste 1 et en liste 2. Sur les cours d'eau en liste 1, il faut équiper les seuils pour les poissons migrateurs. Sur les cours d'eau en liste 2, on ne peut plus en construire d'autres. Le problème, c'est que ces classements font l'objet d'annexes qui précisent les listes d'espèces à faire migrer.

Dans ce bassin-versant, les enjeux piscicoles sont d'importance tout à fait variable. Les grands migrateurs comme le saumon, l'alose et la lamproie sont un enjeu européen car ces poissons sont globalement en danger. Aussi chaque bassin doit-il assumer ses responsabilités en ce qui concerne la survie de ces espèces. Partout où ces grands migrateurs remontent, on a plutôt tendance à vouloir faire les efforts nécessaires, d'autant que la migration a un aspect vital pour eux – ils vont se reproduire ou grossir dans la partie amont des cours d'eau et ils ont un impératif besoin d'aller en mer. Dans ce cas, la continuité écologique se justifie évidemment. Sur le bassin de la Dordogne, on a donc tendance à faire de cette question une priorité. Mais, quel que soit le dispositif mis en oeuvre, il faut étudier le cumul des impacts. Au bout de quatre à cinq seuils, on considère que les poissons ne peuvent plus monter, car ils ne trouvent pas les entrées et ils sont épuisés. Il est donc illusoire de penser les faire monter plus haut lorsqu'il y a quarante seuils sur un cours d'eau.

On peut débattre de la continuité écologique avec la moule perlière. Cette moule, qui est encore assez rare en France, a besoin d'un support piscicole pour pouvoir se propager. Autrement dit, elle a besoin que des poissons perdurent dans le cours d'eau pour pouvoir assurer toutes ses fonctions. Mais on dispose de très peu de données sur toutes ces espèces et l'on connaît assez peu les choses.

Sur le bassin de la Dordogne, il existe trois grands barrages, gérés par EDF, situés sur la partie médiane, à Bergerac, Tuilières et Mauzac. Ces trois grands barrages sont à l'origine de l'affaiblissement, voire de la disparition des poissons migrateurs sur les grands axes, la Dordogne et la Vézère. Comment s'assurer que ces poissons pourront passer sur ces trois barrages ? Depuis 1978, c'est-à-dire depuis que l'on travaille sur ces seuils, on a toujours eu beaucoup de mal à avoir des passes à poissons efficaces sur ces grands barrages. Pourquoi embêter les petits propriétaires de moulins sur des affluents, alors que l'on n'arrive déjà pas à régler de façon définitive le verrou principal parce que les investissements en matière d'environnement dépendent de la politique environnementale d'EDF, entreprise puissante qui, dans ces périodes un peu troublées, est plutôt « debout sur les freins » ?

J'en viens aux poissons qui sont dans les affluents. Cela fait longtemps qu'ils n'ont plus rien d'historique, si je puis dire. Chacun connaît les pratiques d'alevinage. On n'a jamais été capable, dans notre pays, d'adapter les pratiques de pêche à la réalité d'une ressource naturelle. On a toujours considéré que tout le monde devait pouvoir pêcher partout, pratiquement sans limite. On lâche donc des poissons qui sont destinés à être pêchés. Si l'on veut mettre en rapport la continuité écologique avec la biodiversité et une certaine forme de naturalité, faut-il s'occuper de ces poissons qui sont déversés depuis des années et qui ont complètement modifié le peuplement des affluents ? Ces poissons-là ont-ils vraiment besoin de monter ? Monter pour aller où, se reproduire où, comment et pour donner quoi ? On ne leur laisse pas le temps de se reproduire et l'on a montré scientifiquement que les poissons déversés perturbaient le peu de poissons sauvages que l'on pouvait encore trouver.

Il faudrait donc confronter chaque analyse sur le besoin de continuité écologique à l'analyse de l'historique des pratiques halieutiques et piscicoles. Les Québécois ont fait le choix d'adapter les usages à la ressource, c'est-à-dire qu'une fois atteint le quota de poissons qui permet de laisser les reproducteurs sur le cours d'eau, la pêche est interdite sur le cours d'eau ou le lac. En France, ce n'est pas ce qui a été choisi. On préfère remettre du poisson pour qu'il y ait du poisson. J'ajoute que l'on a déversé les poissons que l'on avait envie de voir. Par exemple, on a introduit le silure dans la Dordogne parce que les pêcheurs voulaient avoir d'énormes prises. On est bien loin d'une naturalité, d'une biodiversité naturelle qui justifierait peut-être des investissements, surtout que ceux-ci sont extrêmement lourds.

Nous nous sommes amusés, dans le cadre d'un projet de l'agence de l'eau sur la Dronne, qui est un cours d'eau affluent de l'Isle, à travailler avec les propriétaires de moulins. Le coût de l'investissement pour faire passer l'alose et le saumon est de 150 000 à 200 000 euros. Les propriétaires nous disent que c'est à peu près ce que vaut leur moulin. Il est donc extrêmement délicat d'insister dans cette direction. Comment voulez-vous demander à quelqu'un d'investir 200 000 euros ? On sait que l'alose, par exemple, ne remontera pas au bout de deux ou trois barrages, même avec des passes à poissons qui coûtent 1 million d'euros, car ce poisson se fatigue très vite et ne trouve pas la passe. On n'a pas réglé le noeud gordien que constituent les barrages EDF, on a gardé l'alose dans les annexes de cette liste qui accompagne le classement et, de fait, on demande à des propriétaires d'investir dans des passes à poissons à 200 000 euros. Inutile de vous dire que nous sommes mal à l'aise. Globalement, nous essayons de calmer le jeu et nous attendons qu'un nombre incalculable d'aloses ou de saumons remonte sur la Dordogne.

Je veux revenir brièvement sur les équilibres sédimentaires. Les trois quarts des sédiments que l'on trouve ne sont plus les sédiments originels, parce que l'on a perdu du débit, de la dynamique fluviale. Ce que l'on trouve, ce sont les sédiments du champ du dessus, autrement dit le résultat des pratiques agricoles. Veut-on vraiment faire passer ces sédiments-là ? Quel intérêt y a-t-il à faire descendre des sédiments de très mauvaise qualité vers l'aval, quitte à perturber encore les zones de reproduction vers l'aval ? Là encore, il faut être extrêmement prudent, faire des diagnostics précis pour savoir de quoi l'on parle et réfléchir aux risques que l'on va développer.

Je le répète, les moyens d'action sont lourds, coûteux et hors de portée de certains propriétaires.

Il convient de revoir les annexes qui ont été faites « au doigt mouillé ». Les débats ont eu lieu au niveau départemental, et il n'y a eu aucune analyse à l'échelle des grands bassins. On n'a pas priorisé les grands migrateurs, pas pris en charge cette espèce de lucidité qui devait permettre d'adapter les solutions à la réalité des problèmes. Et maintenant, ces solutions sont devenues le problème. Les solutions ont été trop systématiques et l'on a manqué de vision stratégique. Il n'y a pas eu de discrimination entre les grands migrateurs et les poissons « ordinaires » qui font l'objet de pratiques halieutiques tout à fait discutables.

Il faudrait vraiment réfléchir à ce que l'on veut faire au plan national en ce qui concerne les grands migrateurs. Veut-on les garder, et sur quels bassins ? Va-t-on imposer aux grands opérateurs comme EDF de réaliser les investissements nécessaires pour que les grands migrateurs puissent passer ? Tant que ce problème ne sera pas résolu, cela ne sert à rien d'investir sur les affluents.

S'agissant des cours d'eau plus locaux, discutons au cas par cas, prenons en charge tous les aspects sociologiques, et surtout travaillons très en amont en concertation avec les propriétaires pour ne faire que ce qui est vraiment utile. Un investissement de 10 000 à 20 000 euros suffirait pour faire passer l'anguille par exemple.

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