La réunion

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L'audition commence à dix-sept heures trente.

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Après avoir reçu, la semaine dernière, l'actuel et l'ancien maire d'Amiens, nous entendons aujourd'hui un autre élu local concerné par le projet de fermeture de l'usine Goodyear d'Amiens-Nord.

Monsieur Claude Gewerc, soyez le bienvenu.

Depuis juin, vous êtes membre du conseil d'administration de l'Agence française pour les investissements internationaux (AFII), représentant des collectivités territoriales. Jusqu'en 2010, vous avez été vice-président de l'Association des régions de France (ARF), dont vous êtes actuellement le trésorier.

Depuis 2004, vous êtes à la tête de l'exécutif du conseil régional de Picardie. En 2007, vous avez vécu le projet – puis l'échec – du complexe industriel unique regroupant les usines d'Amiens-Nord et Sud. La direction de Goodyear était alors prête à investir quelque 52 millions d'euros sur cinq ans, pour en faire le plus grand site industriel de Picardie.

L'an dernier, le projet de reprise de l'activité des pneus agraires par Titan a échoué, alors qu'il aurait permis la reprise de plus de 500 salariés, en offrant aux autres des conditions de départ favorables.

Comment avez-vous vécu les deux projets industriels infructueux de 2007 et 2012 ? Qu'avez-vous fait concrètement pour favoriser leur mise en oeuvre ? De quels moyens dispose la région pour défendre et promouvoir ses industries ? Enfin, quels enjeux représentent les sites industriels dans le bassin d'emploi amiénois ?

Conformément aux dispositions de l'article 6 de l'ordonnance du 17 novembre 1958, je vais vous demander de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Veuillez lever la main droite et dire : « Je le jure ».

(M. Claude Gewerc prête serment.)

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Permettez-moi de rappeler l'historique du dossier.

Les pneumatiques étant des produits volumineux, la proximité des constructeurs automobiles est une donnée importante du marché, lequel se divise en marchés matures – États-Unis et Europe de l'Ouest, où sont concentrés les principaux constructeurs – et marchés émergents – Asie, Europe de l'Est et une partie de l'Amérique latine, caractérisés par une forte croissance.

Dans les années quatre-vingt-dix, Goodyear a fait le choix de s'installer dans les pays émergents. En 1992, le groupe est le premier à s'implanter en Chine, où il produit sous sa propre marque. En 1997, il prend position en Inde. Ces localisations n'ont pas d'effet direct sur la production en Europe. En revanche, après la chute du mur de Berlin, en 1989, plusieurs constructeurs automobiles, dont Volkswagen, PSA et Renault, se déploient en Europe de l'Est. Entre 1999 et 2009, le nombre de véhicules assemblés dans les pays d'Europe centrale et orientale (PECO) passe de 1,4 million à plus de 3 millions.

Le marché du pneumatique se partage entre la première monte, déterminée par les constructeurs automobiles, et le remplacement, qui dépend de l'importance du parc. Dès 1995, Goodyear choisit de se développer en Pologne, en prenant une participation dans Dębica. Le groupe annonce un investissement de 115 millions de dollars. Il s'installe en Slovénie en 1997. Dębica se situe dans une zone économique, où les entreprises sont exonérées de taxes, d'impôts sur le revenu et de taxe foncière. Ce zonage, d'abord reconduit jusqu'en 2012, vient d'être prolongé jusqu'en 2020.

La concurrence entre le site polonais et les sites français et allemands est allée en se renforçant. En 2002, Goodyear construit un important pôle logistique à Tarnów et, en 2006, entreprend de moderniser l'usine polonaise. En 2007, le groupe annonce un plan d'investissement de 100 millions d'euros sur quatre ans, pour augmenter la production de pneus à haute performance. D'ordinaire, les constructeurs se fixent près des lieux de consommation. S'ils produisent le onze, le treize ou le quinze pouces dans les PECO, ils maintiennent la fabrication du dix-sept, du dix-neuf et du vingt-et-un pouces dans l'Europe développée. Goodyear masse toute la production à l'Est. L'usine polonaise devient sa vitrine technologique. Sa production passe de 26 000 à 48 000 unités par jour, alors que celle d'Amiens-Nord ne dépasse pas 20 000. Le chiffre d'affaires de Dębica augmente de 62 millions d'euros en 2003 à 218 en 2007, puis à 247 en 2011. En 2009, la production du site polonais est exportée à 74 % vers les pays européens.

Le deuxième volet du redéploiement est l'alliance avec Sumitomo, conclue en février 1999. Celle-ci renforce la présence du groupe dans les pays développés, où les marchés sont à maturité. En Europe, elle conduit au regroupement de six usines Goodyear et de huit usines Dunlop, dans une filiale commune Goodyear Dunlop Tires Europe. Chacun des groupes possède une unité à Amiens. L'établissement de Goodyear deviendra Amiens-Nord et celui de Dunlop, Amiens-Sud. Le second sera rattaché à la filiale européenne après l'échec du plan de modernisation. Ce site avait bénéficié d'un investissement de modernisation de 100 millions et se positionne sur des pneus haut de gamme. Entre les deux sites, la différence de culture industrielle et sociale, comme de situation matérielle, est significative.

Le repositionnement entraîne une vague de restructurations industrielles. Dès 1999, Goodyear annonce 2 500 suppressions d'emploi. En 2000, le groupe ferme une usine en Italie, supprime 1 500 postes dans l'usine anglaise de Wolverhampton et 400 emplois à Montluçon, ancien site de Dunlop. En 2003, il ferme l'usine de Huntsville en Alabama. En 2005, il annonce que sa production européenne chutera de 25 à 15 millions d'unités. L'année 2007 voit la fermeture de deux sites, l'un à Valleyfield, au Québec, l'autre en Australie. En 2011, celui d'Union city, dans le Tennessee, disparaît à son tour. Goodyear, qui, en 2000, possédait quatre-vingt-seize entités dans vingt-huit pays, n'en compte plus, en 2010, que cinquante-six dans vingt-deux pays.

Parallèlement aux restructurations industrielles, le groupe optimise l'organisation du travail. Dès 1995, il veut que les unités travaillent sept jours sur sept. Le premier conflit éclate à Amiens, où les syndicats s'opposent fortement au travail du dimanche. La presse signale un climat social dégradé.

En 1998, alors que l'accord Robien a réduit le temps de travail a trente-six heures par semaine, Goodyear souhaite élever la durée hebdomadaire de travail. Le groupe généralise les 4x8 à tous ses établissements. La proposition du plan de modernisation des sites survient dans un climat social tendu et dégradé à Amiens-Nord et une forte différenciation des deux sites.

En avril 2007, Goodyear propose un plan en trois volets, qui prévoit l'investissement de 52 millions d'euros sur le nouvel ensemble, la suppression de 450 postes en trois ans sans licenciement, le passage aux 4x8, avec quatre équipes au lieu de cinq (trois en semaines et deux le week-end).

Ce plan de modernisation est soumis à consultation. En octobre 2007, il est rejeté par 64,5 % des salariés. Le 17 mars 2008, Dunlop signe un accord avec la CGT, la CFTC et FO. Le site de Dunlop est bloqué. Deux responsables de la CGT sont révoqués par leur syndicat. Un boycott est lancé en juin 2008, suivi d'une consultation par correspondance. La CGT, SUD et FO appellent au boycott. Le fait qu'il y ait deux consultations, dont l'une organisée par la direction, permet à chaque partie de camper sur ses positions. On a le sentiment que la direction voulait depuis longtemps fermer le site et a joué un jeu pervers qui a fait monter la tension au sein des organisations syndicales jusqu'au point de non-retour.

La signature de l'accord chez Dunlop durcit encore les positions. Le site de Dunlop est moderne, positionné sur le haut de gamme. Dans l'usine Goodyear, qui souffre d'un manque d'investissement, le climat social est dégradé. Les 52 millions d'euros annoncés apparaissent comme un plus pour les salariés d'Amiens-Sud, tandis qu'ils apparaissent insuffisants pour les salariés du site Amiens-Nord, qui n'a pas connu d'investissement récent et reste positionné sur des gammes ordinaires. D'après les syndicats, il aurait fallu y consacrer 80 millions. L'écart matériel et social entre les deux usines explique la différence d'appréciation des personnels. Pourtant, Claude Dimoff, qui signe l'accord pour la CGT, qualifie la proposition de la direction d' « odieux chantage ».

Les conditions contestables de la consultation, la signature de l'accord chez Dunlop et l'éviction de deux représentants de la CGT conduisent une fraction dure et jusqu'au-boutiste à tenter un bras de fer avec la direction. Celle-ci, qui n'accorde de valeur qu'à la seconde consultation, poursuit une logique qui conduit à la fermeture de l'activité de tourisme et à la cession de l'agraire.

Le groupe cède à Titan l'activité agraire en Amérique du Nord en 2005 et en Amérique latine en 2011, ce qui traduit sa volonté depuis plusieurs années de se désengager d'un secteur très technique, exigeant des investissements et des efforts en R&D. En choisissant le tourisme et en investissant dans de nouvelles unités, il se positionne sur le haut de gamme. Compte tenu de son endettement, il lui était difficile d'être leader dans les deux domaines, où l'organisation de la production et la logistique sont distinctes.

En France, Goodyear, qui a choisi de céder l'agraire et d'arrêter le tourisme, pense probablement que le plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) passera plus facilement s'il est associé à la sauvegarde de 570 emplois, mais le tribunal de Nanterre a considéré qu'il s'agissait d'une seule et même opération. De ce fait, le manque d'information sur le projet de Titan a permis d'invalider le PSE. Or, tant que celui-ci n'est pas entériné, le pôle agraire n'existe pas en tant que tel.

La CFE-CGC relève cette faiblesse. En mars 2013, elle demande à la direction d'ouvrir des négociations sur un plan de départs volontaires et de séparer juridiquement les deux entités de production. Titan avait annoncé un investissement de 5,5 millions de dollars l'année de la reprise, sans donner d'information pour les suivantes, ne voulant pas s'engager au-delà de deux ans. Le montant est faible, comparé aux 100 millions de dollars consacrés à la reprise des actifs aux États-Unis et aux 20 millions d'euros qui semblaient nécessaires pour moderniser le site. Au dernier moment, M. Wamen refuse de s'engager, au motif qu'il avait demandé à Titan de s'engager sur cinq ans.

Le secteur a connu un drame social : 1 173 emplois sont frappés, voire 2 000 si l'on y ajoute la sous-traitance. À mon sens, la direction avait décidé depuis l'origine de ne pas conserver les deux sites. Avec Continental, la Picardie avait vécu une affaire similaire, mais du moins, avant l'OPA hostile, la crise de 2008 et l'obligation pour les actionnaires, qui avaient tout emprunté aux banques, de se débarrasser des sites de Compiègne et de Hanovre, le groupe avait pourtant fait le choix de produire des pneus haut de gamme. Pendant la dernière année de production, il a gagné 14 millions d'euros. Dans le cas de Goodyear, je crains qu'il n'y ait eu aucune stratégie industrielle et que le groupe ait agi au coup par coup.

J'ai fait allusion à la partie qui se jouait en permanence au tribunal de Nanterre. Un groupe aussi puissant que Goodyear aurait eu les moyens de s'offrir des conseils avisés, au lieu de prolonger une partie de ping-pong avec les organisations syndicales. La fermeture du site de Continental, gérée par des Allemands respectueux du droit européen, s'est effectuée dans des délais courts, alors que Goodyear a fait toute une cavalerie sans jamais construire sa stratégie. Si le groupe voulait vendre l'agraire, il fallait séparer les activités en amont. Cette absence de gestion lui a coûté une fortune, en dehors même de la fermeture, qui représentera peut-être encore 200 millions.

Je tiens à votre disposition tous les courriers que j'ai échangés à ce sujet. En 2007, M. de Robien m'a appelé pour me proposer de l'accompagner aux États-Unis où il devait rencontrer les représentants du groupe. J'ai accepté, mais il n'a jamais pu obtenir de rendez-vous. La direction ne manifestait aucune volonté de s'installer à la table de négociation.

Elle s'est plainte de ne pas avoir été aidée par les collectivités. Celles-ci ne pouvaient s'opposer à son départ, mais tenaient à ce que le site soit réindustrialisé, pour maintenir l'emploi. Quand les actionnaires décident de fermer une usine, s'ils respectent la loi, on a du mal à leur interdire. Mais est-il juste qu'ils interdisent au repreneur d'exercer la même activité qu'eux, ce qui entraîne la perte de tous les savoir-faire, ceux de l'usine comme des sous-traitants ? Le problème a été le même chez Continental. Quand on se réclame du libéralisme, on doit accepter le jeu de la concurrence ! C'est pour faire passer ce message que je me présente devant vous.

La région n'a pas le pouvoir d'empêcher une société de fermer une usine ou de licencier, sauf si elle a conditionné le versement d'une aide à un engagement inscrit dans un contrat. Cela n'a pas été le cas. Chaque fois que j'ai rencontré M. Dumortier, je lui ai dit que nous ne l'aiderions pas tant qu'il ne réglerait pas les problèmes en amont, car Titan, groupe texan brut de décoffrage, ne reprendrait pas l'activité si les problèmes sociaux n'étaient pas réglés par Goodyear, ne serait-ce qu'en raison du droit de suite. Or, quoi qu'en dise M. Dumortier, il n'a jamais créé les conditions de la reprise. Nous sommes arrivés au moment de vérité. Quelle politique a-t-il réellement poursuivie pendant des années ?

Je ne m'étendrai pas sur les conséquences de la situation pour la région. Parmi les salariés licenciés à Compiègne, très peu ont retrouvé un emploi. Le site n'a toujours pas été dépollué. Aucun problème n'est réglé, ce qui condamne toute possibilité de reprise. Il vous appartient de faire en sorte que, lorsque surviendra un nouvel accident, nous soyons armés pour agir et réagir.

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Depuis 2004, avez-vous constaté une évolution dans le management de Goodyear ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Mon rôle n'est pas de fliquer les entreprises. Je n'ai pas à me mêler de leurs affaires lorsqu'elles ne me sollicitent pas. La Mission d'intervention économique et sociale (MIES), que nous avons créée fin 2004 et début 2005, en raison de la crise industrielle qui sévit particulièrement en Picardie, nous permet d'avoir des relations avec les entreprises en difficulté, par l'intermédiaire de leurs organisations syndicales et de leurs dirigeants.

Les membres de la MIES ont rencontré les représentants des organisations syndicales de Goodyear lorsque la tension est montée, mais, entre 2004 et 2007, nous n'avions pas de proximité particulière avec eux. À partir de 2007, nous avons régulièrement rencontré les dirigeants ou nous avons communiqué avec eux par courrier.

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À partir de 2007, quels ministres avez-vous interpellés ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Avec le sénateur Philippe Marini, qui était pour moi un allié de poids, puisqu'il appartenait à l'ancienne majorité, j'ai interpellé plusieurs ministres, notamment sur l'affaire Continental, mais nous n'avons reçu en retour, que des réponses évasives nous assurant que le Gouvernement cherchait des solutions.

Quand se produit un accident industriel de grande ampleur, beaucoup de sociétés sont persuadées qu'il a de l'argent à gagner. Elles se manifestent, alors qu'elles n'ont pas de véritables projets. Nous l'avons constaté récemment dans l'Oise, où une société belge est venue chercher des subsides sans ouvrir, fût-ce une heure, l'entreprise qu'elle était censée reprendre.

L'AFII a été mandatée sur le dossier Goodyear. J'ai demandé qu'on essaie de trouver une solution pour le tourisme et une solution pour l'agraire. Dans le second secteur, où elle avait un temps d'avance, puisqu'elle était seule à fabriquer du radial, la société n'avait prévu aucun investissement. C'est d'autant plus dommage que, pour la troisième année consécutive, le machinisme agricole connaît une augmentation de plus de 20 %. Cependant, malgré cette conjoncture exceptionnelle, l'AFII n'a pas réussi à trouver de repreneur.

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La direction de Goodyear a parlé de sept repreneurs potentiels, notamment sur l'agraire, qui auraient renoncé devant le montant des investissements.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

En matière de tourisme ou d'agraire, un fabricant de pneumatiques doit avoir un service de R&D, un service technique et un service commercial. Rien de tout cela n'existe pour l'agraire à Amiens, où est située la production. Soit la société intéressée possède déjà ces services, et ne reprend que les savoir-faire, soit elle monte un réseau complet, ce qui suppose des investissements très lourds. Et on n'en a pas trouvé.

De même, le projet de société coopérative de production (SCOP) imaginé par la CGT aurait pu fonctionner en tant qu'unité de production, mais il aurait fallu que Goodyear continue d'assurer la chaîne en amont et en aval. J'ai proposé aux représentants de Massey Ferguson, situé à Beauvais, de s'engager sur l'agraire, en travaillant en partie sur le site d'Amiens, mais ils possèdent déjà sept fournisseurs, et Amiens leur avait si souvent fait défaut qu'ils ne voulaient plus en entendre parler.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Quand il y a eu des mouvements sociaux, ils n'ont pas été livrés.

Je reste convaincu que notre région pourrait conserver l'agraire, puisqu'elle possède des savoir-faire, mais il faudrait retisser des liens de confiance et repartir sur de nouvelles bases.

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Sur les sept candidats à la reprise, cinq n'ont pas été jugés sérieux. Ils demandaient au vendeur de régler les problèmes sociaux et de remettre de l'argent dans l'entreprise sans y investir eux-mêmes. En revanche, deux ont proposé de racheter des brevets, avant de renoncer devant le montant des investissements et le climat social.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

J'ai rencontré un repreneur potentiel, qui chiffrait à 35 millions les investissements nécessaires, m'a demandé de les verser intégralement. Il fallait tout lui apporter, en échange de la promesse que, pendant cinq ans, il ne toucherait pas au bénéfice, qui resterait à l'entreprise. Tu parles !

L'autre réalisait des matrices de pneus, en lien avec un manufacturier. Le dossier n'a pas abouti. Je l'ai suivi point par point, en relation avec le ministère du redressement productif, ainsi que d'autres acteurs.

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Avez-vous eu le sentiment que la direction cherchait une issue à l'appareil productif ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

L'issue, c'était la porte de sortie. J'ai signé avec vous, madame la rapporteure, des communiqués très clairs : « Rien sans solution de reprise industrielle ! » Face à vous ou à M. Dumortier, je tiens le même discours, car le reliquat non financé retombera sur les collectivités locales, la région devra prendre en charge le complément de formation, le département gérera les problèmes sociaux et le reste incombera à la ville.

Il y a pire. Il existe à Amiens-Nord des sociétés qui vont bien et qui ont des projets de développement. En laissant s'installer pagaille et zizanie, on prend le risque de les laisser partir. M. Dumortier n'est pas exempt de responsabilité dans ce qui s'est passé.

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La semaine dernière, j'ai demandé à M. Demailly, Maire d'Amiens, de quelle manière le dossier était géré par la métropole, le département et la région. Ses réponses étaient vagues. Je vous repose la question : comment se passe la coordination entre les collectivités ?

Estimez-vous que la région possède des moyens suffisants, face à un groupe international comme Goodyear ? Comment peut-on renforcer sa marge de manoeuvre ? À l'échelle régionale, quel est le bilan social du dossier ? La région a-t-elle mené des actions de soutien auprès des salariés ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Je vous renvoie vos questions : c'est à vous, parlementaires, de clarifier la situation. Selon la législation actuelle, il n'est pas vrai, contrairement à ce que l'on entend dire partout, que la région exerce la responsabilité économique. Dans ce domaine, la compétence se partage entre la commune, le groupement de communes, le département, la région, l'État et l'Union européenne. Quant à leur articulation, elle ne va pas de soi, puisque la Constitution prévoit qu'aucune collectivité ne peut exercer de domination sur une autre.

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Alain Gest. Cela ne leur empêche pas de se parler.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Elles se sont parlé, mais la région ne peut pas tout faire. Puisque vous vous apprêtez à repenser le partage des compétences entre les collectivités, je vous engage à clarifier la situation. Ce sera plus simple pour tout le monde.

Dans les entreprises en difficulté, les structures que nous avons mises en place sont en lien permanent avec les organisations syndicales. Nous nous sommes réunis dans le bureau du maire d'Amiens avec le président du conseil général et vous-même, madame la rapporteure, pour arrêter des positions communes. Toutes les collectivités ont aidé financièrement les organisations à défendre l'emploi. La région a voté 50 000, puis 25 000 euros, comme elle l'avait fait lors de l'affaire Continental, pour les aider à défendre l'emploi face à une crise.

Si M. Dumortier me demande de réfléchir à l'avenir, je suis prêt à participer ; mais mon rôle n'est pas de l'aider à fermer l'établissement en apaisant la crise sociale ou de jouer le rôle de tampon face aux organisations syndicales.

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Faut-il donner plus de pouvoir aux collectivités, puisqu'elles devront gérer les conséquences économiques des décisions prises par d'autres ?

Selon vous, la direction de Goodyear ne cherchait qu'à fermer le site, ce qui l'a amenée à jouer un jeu pervers. Comment faire pour éviter ce type de dérive ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Contrairement au Land allemand, la région ne possède pas de pouvoir réglementaire. C'est vous qui faites la loi, c'est eux qui doivent la respecter. La région s'occupe de la formation, mais pas de manière massive, puisque 80 % des crédits proviennent des organismes paritaires collecteurs agréés (OPCA). Il faudrait clarifier le rôle de chacun et que vous mettiez en place des règles.

On prétend empêcher les sociétés de procéder à des licenciements boursiers. C'est pourtant bien ce qu'a fait Continental. Pourquoi ne pas obliger une entreprise à accepter une offre de reprise ou d'implantation d'une activité similaire à celle qu'elle abandonne, ce qui permettrait de conserver les savoir-faire ? Il faut aussi éviter d'exploser la sous-traitance. Autant de décisions qui relèvent du cadre législatif et non de la région. En revanche, celle-ci peut aider les entreprises en R&D et en formation, parce que c'est là que commence l'activité économique, liée à l'augmentation de la valeur ajoutée. C'est notre rôle, et c'est ce que nous faisons.

Pour que nous rencontrions les entreprises, elles doivent en avoir envie, car nul ne les oblige à dialoguer avec nous. Les Länder siègent au conseil d'administration des grands groupes allemands où, grâce aux banques régionales, ils jouent un rôle actif. Au moment de la crise d'EADS, avec plusieurs présidents de région, nous avons été reçus à Matignon par Dominique de Villepin. Ils étaient prêts à apporter 150 millions d'euros pour rentrer au capital de l'entreprise. Il nous a été répondu que cela ne se faisait pas, et que la somme était insuffisante. Les Länder ont apporté 450 millions. Je vous laisse comparer la manière dont le problème a été traité en France et en Allemagne.

Nous devons changer de culture pour devenir des acteurs de l'économie moderne. Le Gouvernement précédent affirmait qu'il ne voulait plus être un sleeping partner dans les conseils d'administration. C'est une excellente nouvelle, si le voeu devient réalité ! Les régions aussi en ont assez d'être des sleeping partners, alors qu'elles sont impliquées dans toutes les formes de création et d'animation qui ont trait à l'économie. Si les collectivités locales n'avaient pas créé la plateforme aéroportuaire de Méaulte et n'avaient pas financé la R&D, il y a longtemps que bon nombre d'entreprises auraient quitté la Picardie. Il serait bien que les collectivités aient voix au chapitre pour défendre les intérêts de la population.

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J'ai rarement entendu une analyse aussi fine de la situation de Goodyear. La direction paraît avoir attisé la colère des syndicats, lesquels ne sont pas exempts de maladresses. On a les larmes aux yeux quand on voit les salariés se déchirer entre eux.

Attachée au maintien de l'emploi, la région s'est engagée, notamment en finançant des services d'études, pour redynamiser ou rouvrir des sites. A-t-elle versé de l'argent à Amiens-Sud ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Non, car ils n'étaient pas dans la même situation de difficulté. Pour Amiens-Nord, j'ai repris le modèle élaboré, bien avant l'affaire Continental, avec des entreprises de peinture et papiers peints de la Somme, qui avaient besoin d'aide ; mais il n'y a pas lieu d'intervenir quand une entreprise va bien. Je respecte l'indépendance des organisations syndicales.

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Il a été dit que vous aviez apporté des crédits pour former les employés aux nouvelles machines.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Non, et cela n'aurait rien à voir avec une aide aux organisations syndicales.

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Ma question était plus large : la région a-t-elle aidé certains investissements industriels ? J'ai été frappé par le contraste entre les usines d'Amiens-Nord et d'Amiens-Sud, que nous avions visitées.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Si nous avions aidé Amiens-Sud, j'aurais eu le sentiment d'intervenir dans le conflit suscité par le passage au 4x8, en encourageant une solution au détriment d'une autre. J'ai respecté l'indépendance des organisations syndicales. Leur rôle était de prendre position ; ce n'était pas le mien.

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Sur la santé économique de l'entreprise ou le besoin en formation – car la région pourrait s'engager sur le haut de bilan ou proposer un programme de formation –, l'information dont vous disposiez était-elle suffisante ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Quand une entreprise sollicite la région, nous rencontrons le CE et les organisations syndicales, qui nous informent sur le climat social. Il y a deux mois, j'ai été sollicité par l'usine ArcelorMittal de Montataire, qui, compte tenu de la nocivité des peintures, me demandait de mettre en place un dispositif de protection, en lien avec l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME). Depuis la loi de 2010, et la disparition de la taxe professionnelle, la région ne perçoit plus de ressources directes liées au développement des entreprises. Le seul lien avec elles est social. En contrepartie de notre aide, j'ai demandé aux responsables qu'ils s'engagent à ne supprimer aucun poste sur le site pendant trois ans. Ils ont commencé par refuser. Trois semaines plus tard, ils m'ont rappelé pour me dire qu'ils réfléchissaient.

Je n'ai pas d'autres outils à ma disposition. Quand je propose un accord à une entreprise, je peux fixer un cadre et des contreparties. Chez ArcelorMittal, j'ai souhaité rencontrer les organisations syndicales. La direction n'était pas sans réticences, mais elle savait que je ne viendrais qu'à cette condition. Aussi ont-elles joué le jeu. Nous sommes prêts à aider les entreprises lorsque le climat social est satisfaisant. Nous voulons que les organisations syndicales soient entendues.

Dans l'Aisne, pendant la crise de 2008, nous avons créé un dispositif « se former plutôt que chômer », qui s'est avéré positif.

Un soir, à Hirson, j'ai rencontré des représentants de la CGT d'Eberspächer, qui voulaient me parler d'un projet. Le lendemain, j'ai rencontré le patron, qui s'est dit intéressé. Le conseil régional a voté un dispositif, que nous avons présenté à l'ensemble des organisations syndicales régionales. En définitive, la CGT a été le seul syndicat régional à ne pas la signer. Qu'importe ? La seule condition pour accepter un accord est qu'il soit utile à l'entreprise et aux salariés, qui doivent être entendus.

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Faut-il légiférer pour faciliter l'accès de la région aux données relatives à la santé de l'entreprise ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Nul n'a eu accès à la réalité des comptes de Goodyear, que nous avons demandé à maintes reprises. Nous devions faire confiance à la direction, quand elle affirmait perdre de l'argent. Nous avons eu des comptes consolidés, mais pas les chiffres site par site.

Autre exemple : le siège du groupe Colgate-Palmolive, dont l'usine se trouve à Compiègne, dans la circonscription de M. Carvalho, a été transféré en Suisse, où se trouvent désormais ses comptes consolidés. On nous assure que le site est déficitaire. Comment le vérifier ? Il y a une grande différence, à cet égard, entre les PME, qui doivent tout nous dire, et les grands groupes, que nous sommes obligés de croire sur parole.

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Lorsque nous avons interrogé Goodyear sur l'enjeu économique du passage aux 4x8, qui a provoqué la rupture du dialogue social, le groupe n'a pas répondu à toutes nos questions. Or l'information est nécessaire aux collectivités qui voudraient intervenir.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

La loi pourrait prévoir que les comptes soient individualisés en région, ce que le conseil régional ne peut pas imposer. Le Parlement doit faire un vrai travail sur ce sujet, où règne un flou absolu. La fiscalité des PME n'a rien à voir avec celle des grands groupes, puisqu'ils ne sont pas imposés au même taux. Tant que ce point n'aura pas été clarifié, la libre concurrence restera un vain mot.

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L'AFII a-t-elle suffisamment de pouvoir pour chercher des repreneurs au-delà de nos frontières ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

L'organisation internationale doit être repensée et concentrée. En plus d'Ubifrance, toutes nos ambassades possèdent des outils économiques. La semaine dernière, à Bruxelles, j'ai réfléchi avec l'ambassadeur au moyen de tisser des liens entre la Picardie et des entreprises belges. Il faut unifier et rassembler les moyens existants.

L'AFII envisage la France de manière globale, alors que la réalité économique se vit dans les régions. Il faudrait avoir des organismes spécialisés, dans les territoires, afin qu'ils fassent le lien entre les offres et les savoir-faire locaux ou les points forts de tel ou tel endroit. L'AFII joue son rôle en défendant la France, mais elle serait plus efficace si elle se rapprochait de la réalité de l'économie des territoires. Je viens seulement d'entrer à son conseil d'administration. Il me faudra sans doute un peu de temps pour être entendu par tous.

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Vous regrettez de ne pas avoir eu de contacts avec les ministres à partir de 2007. En avez-vous davantage avec celui du développement productif ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Je pourrais presque dire que j'en ai trop : à deux reprises, il m'a appelé pour me parler de Goodyear, alors que j'étais en vacances avec mon épouse ! Mais je ne vais pas me plaindre lorsqu'un ministre s'implique dans ce dossier.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Auparavant, je n'avais pas de contact avec le Gouvernement.

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M. Demailly a fait état d'un rendez-vous entre la région et les conseillers d'un ministre.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

J'ai reçu des ministres et des secrétaires d'État, ainsi que leurs conseillers, mais aucun n'est venu pour travailler directement sur Goodyear.

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Sur ce dossier, nous nous demandons s'il est plus pertinent d'interroger Christian Estrosi ou Éric Besson.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

M. Besson a été un ministre très actif.

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Il prétend ne pas avoir eu à connaître de ce dossier.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

J'ai reçu aussi Mme Lagarde, lorsqu'elle était ministre du commerce extérieur, mais je n'ai jamais travaillé sur Goodyear avec un ministre ni avec ses conseillers. S'ils ont joint des membres de mon équipe, c'est sans que j'en sois informé, ce qui signifie qu'il ne pouvait s'agir que d'une simple prise de contact.

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Comme M. Carvalho, je salue votre fine analyse et votre position tranchée, mais certaines de vos affirmations m'étonnent. Puisqu'il vaut mieux fabriquer les pneus à proximité des usines de montage, comment expliquer qu'à partir de 2009, l'usine polonaise ait exporté vers les pays développés, ce que j'entends dire pour la première fois ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

La contradiction ne m'a pas échappé. Elle montre que le groupe n'avait pas de projet industriel en s'installant en Pologne. Il était seulement attiré par l'existence d'une zone protégée, dans laquelle il n'aurait aucune taxe à payer.

Lors de la crise de Continental, j'ai rencontré M. Barroso, auquel j'ai fait part de notre inquiétude. Il m'a assuré que l'Union européenne nous aiderait, mais, dans le même temps, elle a aussi aidé Continental à créer une usine à Timisoara. Autant dire qu'elle a payé deux fois pour qu'on produise le même nombre de pneumatiques sans aucune valeur ajoutée.

Je suis convaincu que Goodyear a été aidé en Pologne. Depuis plusieurs semaines, je cherche à savoir à quelle hauteur. Je regrette un tel manque de cohérence de la part de l'Union. J'ai présenté deux rapports au Comité des régions de l'Union européenne à ce sujet.

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Vous parlez d'un investissement d'une centaine de millions, alors que Dunlop avance le chiffre de 44 millions.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

La somme que je cite inclut les premiers investissements. La situation de Dunlop et de Goodyear n'a plus rien de commun. Depuis 2006, certains conseillers de Goodyear prétendaient que le site devait fermer. Peut-être étaient-ils mieux informés que nous ne le pensions. Il se peut que, depuis l'origine, le groupe n'ait pas voulu gérer deux sites, et qu'il ait créé les conditions qui lui permettraient, à terme, de n'en conserver qu'un.

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Pourtant, en échange du passage aux 4x8, la direction avait proposé de créer un grand complexe intégrant un pôle de recherche sur le pneumatique.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

C'était une carotte imaginaire. Seul le bâton était réel.

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D'autant que le projet intégrait le secteur agraire, auquel Goodyear a renoncé à partir de 2009.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Ce n'est pas un hasard. Reste que le groupe était en avance dans ce secteur, et qu'il aurait pu gagner de l'argent en cédant le pôle agraire. On ne voit pas quelle stratégie industrielle et commerciale il a poursuivie. Il semble qu'il ait agi au coup par coup, en adoptant la manière américaine : on décide, on fait.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Nous devrons être vigilants. Si le groupe réussit à fermer le site d'Amiens-Nord et que celui-ci n'est pas réindustrialisé, ce sera peut-être – malheureusement – le début d'une longue histoire.

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Goodyear est arrivé en 2007 avec un projet industriel, qui ne vous a pas convaincu, mais que le PDG avait déjà évoqué en 1999 au siège social américain devant Gilles de Robien. À vous entendre, le groupe espérait que le personnel refuserait les 4x8, ce qui lui fournirait un prétexte de fermer le site.

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Dès lors que le groupe souhaitait réduire de moitié la production européenne et qu'il avait réalisé d'importants investissements en Pologne, il n'était pas possible que les autres sites demeurent pérennes.

Le problème n'est pas ce qu'ont dit les dirigeants du groupe, mais ce qu'ils ont fait, à Amiens et ailleurs. On aurait pu les croire si, tout en délocalisant l'activité de onze, treize ou quinze pouces en Pologne, ils avaient fait d'Amiens un site d'excellence sur les gros gabarits, pour le marché européen à plus forte valeur ajoutée.

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S'ils avaient l'intention de fermer, pourquoi avoir investi 44 millions en quatre ans pour moderniser Amiens-Sud, ce qui a eu pour effet de maintenir l'activité et de modifier le travail des salariés ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Je ne peux pas parler à la place des dirigeants, mais je connais leur méthode. La procédure, qui traîne depuis six ans, a coûté beaucoup plus de 44 millions, alors que le groupe avait les moyens de s'offrir un conseil capable de rédiger correctement les actes. Continental a réglé beaucoup plus vite un problème du même type.

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Quand Titan, qui a repris l'activité agraire aux États-Unis puis en Amérique latine, s'est rapproché du groupe, pourquoi n'avez-vous pas participé à la réunion où siégeaient le maire d'Amiens et le président du conseil général ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Je n'étais pas en France, à cette date. J'ai eu connaissance de la réunion à la dernière minute.

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Avez-vous rencontré le patron de Titan à une autre occasion ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Nous avons eu des échanges, mais le climat s'est détérioré très vite. J'avais donné mandat au préfet de région pour mener la négociation. Nous étions prêts à aider Titan en matière de formation, et nous avons tenté de créer les conditions favorables pour l'aider à reprendre le site.

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Titan voyait dans le site une opportunité de reprendre le pneu agraire en radial. Il s'intéressait aux progrès considérables intervenus en matière de machinisme agricole, qu'il s'agisse de la taille des pneus ou des procédés qui permettent de herser à différents niveaux, pour travailler le sol de manière durable. Le problème est que Goodyear n'avait pas pris le soin de scinder les deux activités. En outre, Titan voulait que Goodyear règle le problème social, ce qui n'a pas été fait.

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S'il n'a pas donné suite, c'est essentiellement pour des questions d'organisation interne ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Selon le préfet, Titan posait certaines conditions, mais le règlement du problème social était un préalable. La solution devait passer par Nanterre. C'était l'époque où l'on parlait de départs volontaires. Il était hors de question que le repreneur paie la facture laissée par Goodyear.

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Il serait intéressant de connaître le point de vue du préfet Delpuech, qui s'est beaucoup impliqué dans ce dossier.

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J'en ai souvent parlé avec lui. Il était optimiste à l'égard de Titan, mais celui-ci avait été très clair : pas question d'arriver dans un contexte de grèves. Le problème devait avoir été traité en amont.

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Ceux que nous avons auditionnés incriminent tous la direction ou les services de ressources humaines de Goodyear. Est-ce à dire qu'il n'y a pas eu de responsabilités locales ? Vous avez parlé d'une partie de ping-pong. Ce sport se joue à deux partenaires.

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Si la direction avait été plus compétente, il n'y aurait pas eu de match. Il suffisait d'agir dans les formes, en respectant la loi nationale et en prenant le conseil de cabinets spécialisés. Combien de procès la direction a-t-elle perdu en six ans ? Les conséquences, en matière financière et sociale, sont effrayantes.

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La responsabilité en incombe-t-elle seulement à Goodyear ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

Je n'ai pas dit cela, mais nous nous sommes souvent inquiétés, M. Delpuech et moi, à l'idée des tensions que Goodyear pourrait faire naître dans la zone d'Amiens-Nord. Au moment même où Mersen se développait dans l'éolien et où le secteur pharmaceutique gagnait des parts de marché, on pouvait craindre un mouvement social généralisé, qui compromettrait tous les projets locaux de développement. Pourquoi le groupe n'a-t-il pas réglé le problème une fois pour toutes, en s'offrant les services d'un bon cabinet d'avocats ?

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Pensez-vous qu'il ait sciemment organisé sa défaite judiciaire ?

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Vous m'avez mal entendu. J'ai dit que ses dirigeants ont agi à l'américaine – « on veut, on fait » –, sans tenir compte de la législation française, qui ne permet pas d'agir ainsi. J'ai récemment rencontré des Anglais qui regrettaient le manque de souplesse de notre droit du travail. Ils aimeraient réagir chez nous aux hausses et aux baisses de l'activité, comme ils le font dans leur pays. Aux États-Unis, la main-d'oeuvre décroche sa caravane et se déplace à la demande. Elle possède une culture de la mobilité. À Amiens, elle a dit non.

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Les dirigeants de Goodyear connaissaient parfaitement la culture française : le groupe était présent à Amiens depuis cinquante ans.

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Dans ce cas, c'est encore plus grave. Si Goodyear avait mis une bonne équipe d'avocats sur le dossier, comme l'a fait Continental, la CGT n'aurait jamais pu s'emparer, comme elle l'a fait, de toutes les sottises commises par les dirigeants. Chaque fois qu'elle a remporté une victoire, elle a initié une nouvelle procédure. Le dossier dure depuis 2007. La direction de Goodyear est-elle incompétente ou a-t-elle fait un choix délibéré ? Je n'ai pas la réponse.

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Face à ce gâchis financier, social, industriel et humain, existe-t-il encore une lueur d'espoir pour les 1 173 salariés de la zone industrielle d'Amiens-Nord ?

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Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie

La seule solution est qu'un repreneur s'implante sur le site, puisque Goodyear cherche à s'en aller, mais il sera difficile que quelqu'un s'installe sur un territoire où la paix sociale paraît compromise. Nous devrons payer six à sept ans de conflit. A la limite, si la direction avait fermé tout de suite, tout le monde y aurait gagné, et peut-être aurait-on déjà trouvé des solutions. Le gâchis a été total.

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Je vous remercie de ces propos francs et directs.

L'audition prend fin à dix-neuf heures.

Membres présents ou excusés

Commission d'enquête relative aux causes du projet de fermeture de l'usine Goodyear d'Amiens-Nord, et à ses conséquences économiques, sociales et environnementales et aux enseignements liés au caractère représentatif qu'on peut tirer de ce cas

Réunion du mardi 15 octobre 2013 à 17 h 30

Présents. – Mme Pascale Boistard, M. Jean-Louis Bricout, M. Jean-Claude Buisine, M. Patrice Carvalho, M. Alain Gest, M. Bernard Lesterlin, Mme Barbara Pompili

Excusé. – Mme Véronique Louwagie