Intervention de Général Charles Beaudouin

Réunion du mercredi 16 mai 2018 à 10h00
Commission de la défense nationale et des forces armées

Général Charles Beaudouin, sous-chef d'état-major chargé des plans et des programmes de l'état-major de l'armée de terre :

Je vous remercie de votre accueil. Je suis accompagné du colonel Alain Lardet, en charge auprès de moi de la préparation de l'avenir ‒ ses travaux portent sur un horizon long, celui par exemple du remplacement des chars Leclerc et Leopard 2 par le programme franco-allemand de Main Ground Combat System vers 2035 ‒ ainsi que du colonel Rémy Cadapeaud, qui est chargé pour sa part de l'équipement de l'armée de terre dans les cinq ans qui viennent.

J'ai déjà rencontré certains d'entre vous lors d'une audition en 2016, lorsque je dirigeais la section technique de l'armée de terre et que j'étais à ce titre responsable de la conduite et de l'évaluation de tous les programmes. C'était d'ailleurs la première fois que le titulaire de ce poste avait l'honneur d'être entendu par votre commission. Après avoir participé à la conduite des programmes d'armement intéressant l'armée de terre ‒ du treillis du soldat à l'hélicoptère Tigre ‒ dans mes précédentes fonctions, je suis désormais chargé de leur pilotage ; je suis également responsable de la gestion du soutien des équipements, qui est essentiel à leur disponibilité et donc à la réactivité de nos forces, ainsi que de la préparation de l'avenir, à l'horizon 2035.

Pour l'armée de terre, le projet de loi de programmation militaire en cours d'examen était très attendu, depuis longtemps, car il prévoit des livraisons d'équipements dans l'ensemble du spectre de nos capacités. Je me réjouis donc de l'adoption de ce texte en première lecture par l'Assemblée nationale le 27 mars dernier, espérant sa promulgation aux alentours de la date emblématique du 14-juillet. Comme l'a déjà souligné le général Bosser, ce projet de LPM répond bien aux attentes de l'armée de terre. J'y vois la marque de votre indéfectible soutien à nos soldats, dont l'engagement pour la France, parfois jusqu'au sacrifice suprême, nous oblige tous. Nos soldats le méritent d'autant que les conflits dans lesquels ils sont engagés deviennent de plus en plus durs, à mesure que le nivellement technologique rend nos adversaires actuels et potentiels de plus en plus dangereux. L'engagement nos soldats nous engage en retour envers eux.

Mon objectif est de vous présenter mon appréciation du volet capacitaire du projet de loi de programmation militaire 2019‒2025 pour l'armée de terre. Je vais donc tout d'abord décrire l'état de l'armée de terre au début et à la fin de cette nouvelle période de programmation, en 2019 et en 2025. Cela me conduira à parler également des enjeux de la LPM suivante. J'en viendrai ensuite aux questions de maintien en condition opérationnelle des matériels, essentielles pour permettre à nos soldats de disposer du haut niveau d'entraînement requis pour être en mesure de faire face à toute menace.

Enfin je vous soumettrai la vision de l'état-major de l'armée de terre en matière d'innovation pour accéder plus rapidement à de nouvelles capacités face à des adversaires actuels et potentiels qui ne se privent pas de profiter de toutes les opportunités. Au seuil de la nouvelle période de programmation militaire, l'armée de terre de 2018 ne présente pas une configuration capacitaire très différente de celle de 2014. Comme je l'ai dit en 2016, pour l'armée de terre, l'absence de notification de grands programmes sur les années 2010, 2011, 2012 a généré de facto une pause entre 2014 et 2017 dans la livraison d'équipements majeurs aux forces, à l'exception notable de la poursuite des livraisons d'hélicoptères Tigre et NH 90 et de camions porteurs polyvalents terrestres (PPT) notifiées avant 2011. Les investissements en équipements majeurs ont certes été relancés entre 2013 et 2018 avec de nouveaux grands programmes, comme le drone Patroller, le missile à moyenne portée, SCORPION ou l'arme individuelle future. Mais ces programmes ne sont encore aujourd'hui qu'en gestation à l'exception du HK qui est en début de livraison. Aussi, l'armée de terre de 2018 ne présente pas, aux exceptions précitées, d'accroissement majeur de capacité par rapport à l'entrée en dernière LPM. Ainsi, si l'armée de terre prépare activement sa modernisation, elle n'est pas encore entrée dans l'ère SCORPION. D'où effectivement une attente très forte, légitime, due à nos soldats ajouterais-je, d'une LPM 2019-2025 « de livraison ».

La contrainte budgétaire que nous avons connue jusqu'à cette LPM, en dépit d'avancées certaines, ne nous permettait pas de combler l'ensemble des ruptures capacitaires telles que le modèle d'une armée de premier rang au niveau européen, complet et cohérent, sous-entendait. Certaines de ces ruptures capacitaires touchent les équipements de commandement. C'est le cas, par exemple, du système de réseau de communication de théâtre RITA, qui arrive en fin de vie à compter de 2020. D'autres de ces lacunes concernent les systèmes de combat, par exemple en matière d'artillerie. Les opérations récentes montrent en effet, si besoin était, que l'appui-feu sol-sol conserve toute sa pertinence. Nos canons sont très sollicités dans l'opération Chammal, où ils fournissent un appui extrêmement apprécié par nos partenaires. Et toutes les grandes armées dans le monde conservent une capacité artillerie significative, à la fois sur le plan quantitatif et qualitatif. C'est la raison pour laquelle nous avons souhaité dans la prochaine LPM compléter nos capacités actuelles de tir à longue portée, constituées de lance-roquettes unitaires et de camions équipés d'un système d'artillerie (CAESAR), avec 32 canons supplémentaires.

De la même façon, sans ce projet de LPM, notre défense sol-air de proximité n'aurait plus disposé de radars d'accompagnement, ce qui aurait été plus que préoccupant. Enfin nous partions pour une phase de transformation SCORPION déstabilisante par sa durée, puisqu'elle prévoyait une période de coexistence entre matériels de générations différentes s'étalant au-delà de 2032. Ainsi, un même véhicule, comme un VAB ou un AMX10RC, aurait été utilisé par trois générations de soldats : le grand-père au sein de la division Daguet en Irak en 1991, le père aujourd'hui dans la bande sahélo-saharienne, et le fils dans les opérations de demain ! Une transition non pertinente sur les plans économique et militaire ; nous aurions eu à faire survivre nos vieux équipements au-delà du raisonnable à travers des urgences opérationnelles et assumer des livraisons de 24 Jaguar par an, ce qui aurait été un non-sens industriel.

J'ajoute que la multiplication de ces maillons faibles aurait mis en danger la cohérence et l'efficacité opérationnelle de notre armée de terre, déjà mises à mal par l'insuffisance des ressources allouées aux opérations d'armement dites secondaires. Je fais référence par-là aux équipements optroniques, aux munitions, aux petits armements et aux matériels numériques, comme les tablettes qui permettent aux soldats de consulter des cartes et d'échanger des données tactiques.

Autre lacune que comble la LPM 2019‒2025, l'entretien programmé des matériels n'aurait pas été suffisamment financé sans les mesures nouvelles qui sont proposées. Cela aurait eu des conséquences directes sur l'entraînement de nos équipages terrestres et aéroterrestres. S'agissant des équipages de chars Leclerc, par exemple, nous aurions eu pour seule alternative soit de n'entraîner correctement qu'une partie d'entre eux, soit de limiter l'entraînement de l'ensemble des équipages. Or sous-investir dans l'entraînement des forces a des conséquences graves en opération. Le projet de LPM 2019‒2025 permettra ainsi à l'armée de terre de réparer la plupart de ses fragilités, de réduire les tensions constatées dans son fonctionnement, notamment pour l'entraînement des équipages, et d'accélérer sa modernisation.

Ce texte propose en effet plusieurs avancées capacitaires majeures. En matière de renseignement, d'abord, l'armée de terre disposera en 2025 d'un système de drone tactique remarquable, le Patroller, fourni par Safran. Il remplacera un équipement appelé « système de drone tactique intérimaire », dont l'intérim dans l'armée de terre a duré plus que prévu ! Il devait en effet être retiré du service en 2007, mais il est encore utilisé en opération aujourd'hui. Pourtant, ses capacités ne sont plus suffisantes, ce qui conduit les armées à utiliser le drone Reaper dans des missions pour lesquelles il n'est pas conçu, comme l'appui direct aux forces terrestres. Le Patroller sera indispensable pour nous, car le drone tactique est devenu, depuis l'Afghanistan, la sentinelle et l'ange gardien des forces déployées au sol.

Les moyens de guerre électronique au contact que nous développons à marche forcée depuis notre intervention au Mali seront modernisés vers une génération permettant de faire face avec des moyens performants, portables ou sous blindage, aux avancées technologiques permanentes en matière de communication de nos adversaires. C'est le programme STERNES de renouvellement interarmées des capacités de guerre électronique. Nous devrons être vigilants sur son calendrier de réalisation. S'agissant ensuite des moyens de commandement, il faut rappeler que toute armée moderne se commande aujourd'hui par des moyens numériques, que ce soit des outils de cartographie ou de transmission d'ordres et d'informations. En 2025, l'armée de terre aura entièrement renouvelé les systèmes d'information et de commandement utilisés par ses soldats, du sergent au général commandant les opérations. Tel est l'objet du programme de radio logicielle CONTACT, un système d'échange automatique de données et d'alerte fonctionnant avec moins d'une seconde de latence, ce qui permet ce que nous appelons le « combat infovalorisé ». Peu de nations aujourd'hui sont capables de développer de telles capacités. L'armée de terre aura aussi déployé une nouvelle génération de stations sol pour les communications satellitaires (SYRACUSE IV). De tels moyens sont en effet indispensables sur des théâtres d'opérations dont l'étendue, représentant parfois cinq fois la superficie de la France, dépasse la portée des transmissions radio. La prochaine LPM nous permettra ainsi de conserver une supériorité informationnelle sur nos adversaires, ce qui est fondamental dans les guerres modernes.

C'est cependant en matière d'équipements de combat qu'elle prévoit les progrès les plus spectaculaires. D'ici 2025 seront livrées plusieurs centaines de véhicules blindés nouveaux, remplaçant des engins conçus pour la plupart dans les années 1970. L'armée de terre recevra ainsi 150 Jaguar, ces engins blindés de cavalerie dotés de canon et de missiles dont j'ai pu voir le prototype qui vous sera présenté au salon Eurosatory. Ce véhicule est un concentré des savoir-faire français de pointe de Nexter, d'Arquus (nouveau nom de Renault Trucks Défense), de MBDA, de Safran et de Thales, mais aussi d'autres entreprises, comme Elno. Le Jaguar est un engin vraiment révolutionnaire. En 2025, l'armée de terre aura également reçu plus de 900 véhicules Griffon, remplaçants des véhicules de l'avant blindés, ainsi que d'autres blindés polyvalents de quinze tonnes. Nous aurons aussi remplacé le vénérable missile Milan, déjà en dotation dans la division Daguet en 1991, par le système de missile de moyenne portée, qui tirera deux fois plus loin. De même, l'ensemble de l'armement de notre infanterie aura été renouvelé. Il en va ainsi, par exemple, du pistolet automatique, le MAC 50, qui, comme son nom l'indique, date de 1950, des mitrailleuses légères, des fusils de tir de précision ou encore des roquettes d'infanterie, bref, de tout ce qui fait l'équipement du soldat au contact. Cela inclut bien entendu le remplacement du FAMAS.

Par ailleurs, avec le programme Cerbere, confié à Thales et à RUAG Defence, notre système de simulation tactique dans les camps de Sissonne et de Mailly sera extrêmement performant. Il permettra notamment des entraînements dans des conditions très réalistes, ce qui est fondamental pour garantir une préparation optimale de nos forces avant leur projection.

Concernant ensuite les capacités d'appui de nos forces, nous aurons perçu 32 CAESAR supplémentaires. Leur livraison est certes programmée un peu tard dans la programmation militaire, entre 2023 et 2025, mais nous espérons pouvoir l'anticiper afin de conserver nos capacités d'appui feu, le cas échéant sur plusieurs théâtres d'opérations à la fois. L'armée de terre aura aussi reçu de nouveaux radars fournis par Thales ; la prise en compte de ce besoin a nécessité de convaincre l'EMA. Pourtant, de tels systèmes de déconfliction dans la troisième dimension à basse altitude sont indispensables lorsque l'on opère, en même temps et sur le même théâtre, des unités au sol, des obus, des missiles, des roquettes, des hélicoptères, des drones et des avions. Pour éviter les tirs fratricides tout en conjuguant toujours plus de puissance de feu sur l'ennemi, l'imbrication de tous ces éléments doit être étroite et précise ; ce n'est pas moins complexe, par exemple, que le réglage du ballet des avions à Roissy. Peu de nations possèdent cette capacité. Elle est indispensable pour pouvoir mener des opérations de façon autonome.

Concernant les moyens d'aérocombat, le projet de LPM prévoit d'engager une profonde rénovation des hélicoptères Tigre, arrivés à mi-vie Cet appareil, développé par Airbus dans le cadre d'une coopération franco-allemande, a été livré à partir de 2005 ; il est ainsi doté de technologies numériques des années 2000. Le Tigre est un appareil particulièrement sûr pour ses équipages. Il est un véritable facteur de supériorité, indispensable sur les théâtres. En outre, traité des obsolescences par une nouvelle avionique, le troisième standard permettra d'y intégrer un nouveau viseur et un nouveau missile, qui améliorera encore ses performances en la matière. Parallèlement, les livraisons d'hélicoptères Caïman se poursuivront.

En matière d'hélicoptères, je dois toutefois signaler une déception pour l'armée de terre : le report du calendrier de livraison de l'hélicoptère interarmées léger, destiné à remplacer notamment les Gazelle. La Gazelle a été conçue dans les années 1970 et nous devrons donc la conserver jusqu'en 2030 ou 2032, voire 2035. Voilà encore un matériel qui aura été opéré par trois générations de militaires ! Nous recevrons par ailleurs des moyens de lutte contre les IED et des matériels de franchissement. Sur ce dernier point, la réalité des besoins laisse certains sceptiques, alors que ces matériels sont essentiels à la liberté de manoeuvre des forces : en l'absence de pont, il faut bien des moyens de franchissement, faute de quoi un blindé reste bloqué. Négliger les systèmes de franchissement, sous prétexte que nous combattons essentiellement dans les déserts (mais que dire du fleuve Niger), serait également faire peu de cas des théâtres européens. En effet, des chars Leclerc y sont engagés au titre de mesures de réassurance et ils sont traversés par de nombreux cours d'eau.

De plus l'armée de terre recevra des équipements individuels de toute nature, y compris des tenues de sport, tout ce qui fait le paquetage du soldat, comme l'a expliqué devant vous le chef d'état-major de l'armée de terre. Ce serait une erreur de négliger ces matériels, car ils contribuent à l'attractivité d'une armée professionnelle pour les engagés volontaires. Ce paramètre est une marque de considération. Les jeunes recrues sont en effet particulièrement sensibles à la qualité de leur équipement du quotidien : leur treillis, leur gilet pare-balles. Or aujourd'hui, faute de stocks, certains de ces matériels ne sont fournis aux personnels qu'au moment où ils sont engagés en opération, alors même que pour l'entraînement, un matériel adapté et de qualité est indispensable. Notre but est de revenir à un paquetage individuel que certains d'entre vous ont peut-être connu.

Pourtant, si satisfaisante soit elle, la LPM proposée ne permettra pas d'achever complètement le chantier de modernisation de l'armée de terre. C'est dans les années 2025 à 2030 que seront livrés la seconde moitié des véhicules de la gamme SCORPION, les hélicoptères Tigre au standard 3, le remplaçant de la Gazelle et d'autres matériels encore, comme le successeur du système de combat du fantassin Félin, qui date de 2011. Aussi, une continuité dans l'effort de modernisation, d'une LPM à une autre est-elle indispensable.

Cependant, même si nous avons la chance de bénéficier d'ici 2025 de livraisons d'équipements qui permettent de mieux protéger nos soldats contre les IED et les tirs ennemis, restera encore à accomplir un effort en matière d'artillerie de défense sol-air, afin de pouvoir détruire les nouvelles menaces aériennes à basse altitude ‒ c'est-à-dire en deçà des zones d'opération de l'armée de l'air.

À vrai dire, il s'agit d'un type de menaces que nous ne faisons que redécouvrir. En effet, à la période de la guerre froide, nous étions préparés à des tirs d'artillerie puissants, ou à des missiles sol-air très destructeurs. Il nous faut réapprendre à traiter ces menaces, qui réapparaissent. Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler que les combats récents (Donbass, Syrie et Yémen) ont conduit à la destruction de très nombreux véhicules blindés de combat d'infanterie et de chars. La protection anti-missiles de nos blindés demeure donc à construire.

De même, un autre grand chantier reste devant nous : la modernisation de la logistique. Ce sujet est essentiel : on peut conduire des opérations sans char Leclerc, mais on ne peut pas le faire sans camions, sans citernes de ravitaillement ou sans engins de dépannage. Une armée moderne repose sur une logistique forte. Cette logistique mérite son programme Scorpion.

Pour en venir au second point de mon intervention, relatif au maintien en condition opérationnelle des équipements, je tiens à souligner que la hausse prévue des crédits d'entretien programmé du matériel terrestre constitue peut-être la plus belle satisfaction de l'armée de terre dans cette programmation, car elle redonnera à nos hommes les moyens de s'entraîner à bon niveau. Aujourd'hui, les normes de préparation opérationnelle des équipages de matériels majeurs, tels les blindés, s'établissent à peu près à 55 %. Cette situation résulte d'une sous-dotation en crédits d'entretien programmé du matériel. C'est ce qui nous a conduits à fixer, dans la LPM, des normes d'entraînement des équipages pour chaque matériel terrestre majeur, comme le char Leclerc, le VBCI ou le canon CAESAR, à l'instar de ce qui existait par exemple pour les hélicoptères et les avions. Pour atteindre ces objectifs, les crédits d'entretien programmé du matériel terrestre passeront d'environ 500 millions d'euros aujourd'hui à 900 millions d'euros en 2025. J'insiste sur ce point : il s'agit pour nos forces terrestres de retrouver un niveau d'entraînement décent.

Concernant l'entretien des matériels, il faut signaler que, pendant toute la période de programmation militaire qui s'ouvre, il nous faudra gérer la cohabitation de matériels anciens et d'équipements modernes. Il faut à cet égard éviter l'acharnement thérapeutique sur des équipements à bout de souffle. Le problème s'est posé pour le remplacement des jeeps P4, et l'on a beaucoup reproché à l'armée de terre d'avoir acquis des véhicules Ford Ranger en 2015. Pourtant, force est de constater que, à ce jour, l'industrie automobile française ne propose pas de véhicule robuste à quatre roues motrices, capable d'emporter une tonne de charge utile. J'avais déjà prévenu, à l'époque, que le prochain 4x4 non blindé de l'armée de terre serait inévitablement sur une base étrangère ; ce sera en effet un Ford Everest fabriqué en Thaïlande et transformé par Acmat. Je ne dis pas que l'industrie française soit défaillante, mais simplement qu'elle a fait le choix de se concentrer, dans le segment de marché en question, sur une autre gamme comme les sport utility vehicles. Nos soldats, eux, ont droit au meilleur et ils ont besoin d'un véhicule 4X4 de liaison pour s'entraîner au quotidien et faire face à l'ennemi. Les questions de soutien à la base industrielle et technologique de défense ne sont pas de leur ressort. Aussi souvent que possible, nous nous équipons de matériels français, mais lorsque l'industrie française n'offre pas de produits répondant à nos besoins, il faut en tirer les conséquences.

J'en viens au dernier point de mon intervention, qui concerne nos capacités d'innovation face à des ennemis devenus extrêmement dangereux du fait du pouvoir égalisateur de la technologie.

Un exemple frappant : l'armée de l'air elle-même constate le risque de perte de notre supériorité aérienne totale. La mise en oeuvre de systèmes de défense aérienne, notamment en Syrie, permet d'ores et déjà de créer des zones de déni d'accès, pouvant aller jusqu'à 400 kilomètres de distance.

Par ailleurs, l'ennemi irrégulier développe des drones. Je voyais récemment un film de Daech montrant comment un de ses drones, un appareil léger vendu dans le commerce, pouvait guider un de ses véhicules-suicide pour le diriger contre un convoi irakien. Ainsi, un ennemi qui n'est pas une armée constituée est d'ores et déjà capable de coordonner des moyens d'observation aérienne et des véhicules au sol pour frapper ses cibles. Cet adversaire a su utiliser des équipements légers de gamme commerciale, internet et la 4G. Comment réagir face à un ennemi qui sait ainsi s'adapter ? Il faut pouvoir adapter nos capacités, avec davantage d'agilité, aux nouveaux besoins de nos forces. Il s'agit non seulement de répondre à des besoins de court terme, mais aussi d'accélérer des livraisons à moyen terme ou encore de préparer l'avenir, par une prospective capacitaire à long terme.

Concernant le court terme, dans le cadre des réflexions qu'a initiées la ministre des Armées sur l'innovation dans les forces, l'armée de terre a créé un « battle lab » qui doit permettre de s'approprier rapidement les technologies modernes.

Nous avons su le faire, par exemple, pour développer le poste Auxylium, qui équipe dorénavant nos soldats engagés dans l'opération Sentinelle. En effet, l'usage des radios tactiques en ville s'avérait problématique. Avec Auxylium, nous avons donc doté nos soldats d'un smartphone 4G crypté, qui constitue ainsi la première radio tactique 4G militaire au monde. Ce système permet en outre de s'orienter aisément en ville. Basé sur une technologie civile dont nos jeunes soldats sont familiers, ce système est en outre très simple à prendre en main. Il est typique d'une innovation d'usage.

Tel est le type de démarches que nous souhaitons favoriser. J'ai par exemple l'ambition de développer d'ici 2021 de grands robots, de l'ordre d'une tonne, qui puissent être employés en opération. Il pourrait s'agir de robots capables de faciliter l'évacuation d'un soldat blessé, ce qui aujourd'hui nécessite que deux autres soldats interrompent leur mission. Dans ce programme, mon objectif est d'acquérir un nombre limité d'appareils, par exemple entre vingt-cinq et cinquante, quitte à renouveler ces équipements plus rapidement qu'on ne le fait aujourd'hui pour la majeure partie de nos matériels. Aujourd'hui, certains délais d'acquisition sont trop contraignants. De surcroît, même la procédure d'acquisition rapide au titre des urgences opérationnelles, de gré à gré, est trop lente : alors que nos soldats ont besoin d'un équipement qui fait défaut dans notre arsenal et sur les théâtres. Il faut souvent deux à trois ans pour que le matériel en question leur soit fourni. S'agissant de ces urgences, il convient d'exploiter toutes les possibilités offertes par le code des marchés publics qui autorise le gré à gré dans des cas précis. Là réside le changement d'approche que nous souhaitons promouvoir pour la conduite des programmes d'équipement : passer d'une logique d'adaptation réactive à une anticipation proactive.

Concernant le moyen terme, c'est-à-dire la conduite des grands programmes dans le cadre de la réflexion en cours sur la réforme des processus d'acquisition, le chef d'état-major de l'armée de terre et le délégué général pour l'armement ont signé une feuille de route relative à l'acquisition de nouveaux équipements SCORPION. L'objectif est de ne plus mettre vingt ans à moderniser nos équipements, comme avec SCORPION.

L'idée générale sous-tendant cette réforme est que les armées ont davantage intérêt à percevoir des matériels de bonne qualité dans des délais corrects que des matériels d'excellente qualité dans des délais inappropriés. Il appartient dans cette logique aux militaires d'exprimer des besoins ouvrant un dialogue avec les industriels, à charge de ces derniers de proposer des solutions dérisquées, et à la DGA d'encadrer ce dialogue participatif et de veiller à l'équilibre et à la bonne exécution des contrats d'équipement.

Concernant enfin nos perspectives à long terme, c'est-à-dire la conception des systèmes de systèmes que seront nos capacités de combat dans quinze ou vingt ans, l'armée de terre a produit un document assez unique de prospective capacitaire à l'horizon 2035, intitulé « Action terrestre future ». Elle est d'ailleurs la seule armée à l'avoir fait parmi nos grands partenaires. Pour citer un exemple de ces développements prospectifs, nous prévoyons que le combat terrestre se concentrera de plus en plus dans les villes, notamment dans les villes côtières, car les populations ont tendance à s'y concentrer. Or, comme l'ont montré les opérations à Mossoul, le combat urbain est long, âpre et occasionne de très lourdes pertes. Il reste donc maintenant à décliner les équipements futurs appropriés pour de telles opérations.

Ce document n'a pas pour vocation à encadrer l'innovation, mais à l'orienter. C'est en effet cette base prospective que les services du colonel Alain Lardet déclinent en éléments concrets de programmation capacitaire. Nous sommes assez fiers de cette masse de propositions que nous fournissons ainsi à la DGA et à notre base industrielle et technologique de défense.

Pour toutes ces raisons, j'estime que l'armée de terre est aujourd'hui en ordre de bataille pour innover.

Pour conclure, le projet de LPM est très satisfaisant, notamment en ce qu'il reconnaît le besoin d'entraînement de nos forces terrestres. L'exécution de la loi méritera d'être suivie. À cet égard, je souligne que l'atteinte progressive des normes opérationnelles terrestres fera l'objet d'une attention particulière de la ministre elle-même.

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