Intervention de Marie-Christine Saragosse

Réunion du mercredi 17 octobre 2018 à 9h30
Commission des affaires culturelles et de l'éducation

Marie-Christine Saragosse, présidente de France Médias Monde :

Je vous remercie, monsieur le président. En dépit de cette dernière question, je suis extrêmement heureuse de vous retrouver aujourd'hui. C'est toujours un réel plaisir de pouvoir échanger avec vous, cela me permet de repartir avec des idées nouvelles et des priorités clarifiées.

Notre bilan 2017 est un bon bilan. Je vous dirai effectivement un mot de notre projet stratégique qui peut sembler, parfois, entrer en contradiction avec les objectifs budgétaires. Cependant, je suis convaincue que l'avenir appartient à ceux qui rêvent plus fort que les autres, je me permettrai donc de vous faire part de mes rêves, avant de me confronter aux dures réalités budgétaires car, après tout, avoir un cap, même lorsqu'on est sous contrainte, est mieux que de ne pas en avoir.

Je suis d'autant plus heureuse d'être parmi vous aujourd'hui, que j'aurais pu ne pas l'être. J'ai beaucoup aimé votre formule, monsieur le président : « un dysfonctionnement administratif ». Un dysfonctionnement qui ne pourra plus se reproduire, puisque la loi a été réécrite. Je suis donc heureuse de penser que plus personne ne vivra ce que j'ai vécu, une période extrêmement douloureuse et injuste.

Le bilan 2017 permet de souligner à quel point France Médias Monde est un outil puissant et efficace au service du rayonnement de notre pays à l'international ; même si nous ne sommes pas les plus riches, nous tenons notre rang. Pour la deuxième année d'exécution du COM, nous pouvons parler d'un record d'audience, avec 150 millions de contacts hebdomadaires, soit + 11 % par rapport à 2016, et + 20 % par rapport à 2015. Sachant que ces chiffres sont plutôt en dessous de la réalité. En effet, quand nous annonçons 107,2 millions d'auditeurs et de téléspectateurs hebdomadaires en linéaire – la radio et la télévision classique sont mesurées avec des outils de mesures audiométriques –, seul un tiers des pays où nous sommes présents a pu faire l'objet de mesure, pour des raisons budgétaires. En outre, nous n'incluons pas les scores réalisés par les 1 500 radios partenaires en diffusant les programmes de Radio France internationale (RFI) et de Monte Carlo Doualiya (MCD), contrairement aux autres médias internationaux. Nous ne le faisons pas pour des raisons méthodologiques, mais j'ai bon espoir qu'on y parvienne un jour.

Nous comptons, sur ces 150 millions de contacts, 42,7 millions d'utilisateurs numériques, à savoir une croissance de 30 % par rapport à 2016. Les communautés sociales continuent leur croissance, avec 62 millions d'abonnés sur Facebook et Twitter, et pour France 24, plus de 45,6 millions de vidéos visionnées chaque mois sur internet ; par ailleurs la radio se convertit aussi à la vidéo pour le numérique.

Ces résultats ont été rendus possibles, non pas grâce à une baguette magique, mais à des actions concrètes : la mise en oeuvre de notre stratégie. Avec des développements éditoriaux d'envergure, nous avons par exemple lancé avec succès, le 26 septembre 2017, France 24 en espagnol ; nous venons de fêter le premier anniversaire à Bogota. Depuis que nous avons annoncé le lancement de la chaîne, nous avons doublé l'audience : actuellement, 8 millions de foyers regardent la chaîne en Amérique latine ; nous avons accru de 52 % notre notoriété dans trois pays – Mexique, Colombie et Argentine. Sur internet, nous comptons 10 millions de vidéos vues et 4 millions de visites, un tiers des usagers a moins de 34 ans et 55 % sont des femmes – ce qui, pour une chaîne d'info, est peu commun.

Nous avons également poursuivi notre participation active aux différents chantiers communs de l'audiovisuel public que vous évoquiez, Monsieur le président, au premier rang desquels Franceinfo. Nous nous sommes mobilisés sur le nouvel onglet, pour lequel FMM n'était pas d'accord sur le nom : il s'appelle Vrai ou fake, or nous souhaitions l'utilisation du mot « infox » – le mot français pour dire fake news. Nous sommes en tout cas très actifs sur cet onglet aux côtés de France Télévisions, de Radio France, de l'Institut national de l'audiovisuel (INA), d'Arte et de TV5 Monde ; tout le monde s'est mobilisé pour lutter contre les fausses informations. Nous avons aussi beaucoup travaillé sur la future offre culturelle, que je ne peux pas déflorer aujourd'hui car elle ne sera lancée qu'à la mi-novembre. Il s'agit d'une très belle offre, pour laquelle toutes les forces du service public se sont réunies pour être présentes sur les réseaux sociaux. Nous avons enfin été très actifs en matière de chantiers ressources, comme les achats, la lutte contre les cyber-attaques, la formation, etc. Nous ferons probablement un point d'ici à la fin du mois. Au total, nous sommes très heureux de travailler avec les autres sociétés de l'audiovisuel public sur ces chantiers, même si ce n'est pas notre coeur de métier, notre mission étant internationale.

Nous avons par ailleurs mené une stratégie numérique offensive pour les trois médias du groupe, puisqu'il s'agit de l'axe de transformation majeur pour tous les médias. En mars 2017, le site Infomigrants a été lancé et la Commission européenne, devant l'évaluation de nos performances réalisée par l'Open University, a reconduit ses financements – elle les a même augmentés – pour que nous puissions renforcer notre offre, qui était en français, en anglais et en arabe, avec deux langues supplémentaires, le farsi et le pachtoun. En effet, vous savez que l'Afghanistan est une terre de migration qui est montée en puissance au cours de l'année dernière. Il est important de rappeler que ce projet est réalisé avec la Deutsche Welle et l'ANSA italienne.

La transformation numérique de l'entreprise s'est également poursuivie au travers de nos nouvelles écritures, de contenus innovants, notamment en matière de vidéos mobiles. Depuis le début, nous menons une stratégie « mobilité réseaux sociaux », afin d'aller à la rencontre des jeunes ; nous avons de nombreuses applications et sommes très actifs sur Youtube.

Nous travaillons sur d'autres projets, comme celui de l'intelligence artificielle dans le domaine des assistants vocaux, et nous continuons à lancer des défis. Cette année, le RFI Challenge App Afrique – qui propose aux jeunes Africains de développer des solutions mobiles – porte sur le développement durable. Nous aurons à départager les 650 dossiers que nous avons reçus de toute l'Afrique. Nous proposons cette opération en partenariat avec Facebook, Orange et d'autres partenaires. Les Africains ont du talent, beaucoup d'idées, et nous les aidons, en leur attribuant une bourse de 15 000 euros, pour développer leurs applications.

Qui dit contenus, dit accessibilité de ces contenus à l'échelle internationale. Nous avons donc continué à nous développer : nous touchions 355 millions de foyers au 31 décembre 2017, en croissance de 7 % par rapport à 2016. À la mi-2018, nous étions déjà à 363 millions de foyers. Nous savourons ces chiffres, car il est possible que nous soyons obligés de sortir de certains territoires. Je vous l'ai dit, nous avons doublé notre présence en Amérique latine, conquis de nouvelles positions dans la télévision numérique terrestre (TNT) en Afrique et notamment en Afrique anglophone, déployé la diffusion en haute définition (HD) en Europe, en Afrique du Nord et Moyen-Orient, en plus de l'Asie où nous étions déjà en HD. Nous avons aussi ouvert de nouvelles fréquences FM, comme à Gaza, et nous sommes passés de 1 300 radios partenaires en 2016, à 1 500 en 2017 et, partout, nous constatons que la « demande de France » est réelle. Le seul obstacle est que nous devons parfois payer pour être présent, or nous ne le pouvons pas toujours.

Nous avons par ailleurs continué à progresser dans la filialisation de CFI, entrée dans le groupe en juillet 2017 et qui trouve maintenant un rythme de croisière en s'intégrant davantage dans nos équipes.

Voilà une transition parfaite pour vous présenter mes collaborateurs : Victor Rocaries, directeur général de FMM, Thierry Delphin, directeur administratif et financier, Marc Fonbaustier, directeur de la stratégie, qui était auparavant directeur opérationnel de CFI, et diplomate de surcroît – voyez que l'intégration se fait sans problème dans ce pôle de coopération –, et Thomas Legrand-Hedel, directeur de la communication et des relations institutionnelles.

Notre gestion a continué à être efficiente, puisque nous avons poursuivi la mise en oeuvre de notre accord d'entreprise, signé le 31 décembre 2015 ; il s'agit d'un accord unique, puisqu'il réunit la radio et la télévision. La mise en place d'un système d'information ressources humaines (SIRH) a été complexe car il a fallu harmoniser des systèmes très différents. Mais nous en venons à bout. Le dialogue social est un moteur efficace pour avancer, puisque nous trouvons toujours un accord. Je dois dire que j'ai été particulièrement sensible à l'accord unanime qui a été signé, il y a quelques jours, par toutes les organisations syndicales, visant à traiter le cas des non-permanents, véritable piliers de notre groupe. En effet, le réseau de correspondants internationaux, qui est forcément composé de personnels non-permanents puisqu'ils sont multicartes, est essentiel pour nos médias. Ce sont eux qui nous font remonter l'information précise et vérifiée du terrain. Les pigistes – quinze langues sont parlées ! – permettent aussi à nos chaînes de diffuser 24 heures sur 24. N'oublions pas qu'à France Médias Monde, le soleil ne se couche jamais, une particularité dans le paysage audiovisuel français. Le fait que cet accord ait été unanime marque l'attachement de tous à nos non-permanents.

Sur le plan financier, après un résultat à l'équilibre pendant cinq années consécutives, le budget 2017 l'aurait été également sans une décision stratégique prise avec nos tutelles et notre conseil d'administration : prélever 1,5 million d'euros sur le fonds de roulement pour anticiper, dès la fin 2017, les départs non remplacés et permettre ainsi à l'exercice 2018, qui devait absorber une économie, d'être en équilibre ; un investissement utile pour réaliser des économies pérennes.

Par ailleurs, l'entreprise a poursuivi sa démarche d'optimisation interne et d'économies : nous avons ainsi procédé à la fusion de nos fonctions supports, ce qui a permis une baisse de 30 % des frais de structure, signé comme je l'ai évoqué un accord d'entreprise réunissant la radio et la télé autofinancé par redéploiements, et réalisé de nombreux gains de productivité en développant la polyvalence des métiers – les journalistes sont aussi monteurs, les techniciens assurent la réalisation. Nous avons également épuisé un peu nos effets de noria, puisque les deux plans massifs de départs qui ont accompagné la fermeture de six rédactions de RFI ont fait baisser la moyenne d'âge de nos chaînes. Enfin, nous avons stoppé l'effet « boule de neige » des comptes épargne-temps (CET). Ainsi, beaucoup d'efforts ont été réalisés pour financer, à la fois le passage à 24 heures de l'arabe, l'accord collectif, le passage en HD, la transformation numérique et l'enrichissement de nos grilles. Au fond, le seul apport sonnant et trébuchant dont nous avons bénéficié est le lancement de France 24 en espagnol.

Compte tenu de la structure de notre budget – lorsqu'on parle de masse salariale, il faut comprendre programmes, puisque nous les produisons en direct –, qui fait que 55 % de nos coûts sont de la masse salariale, et une bonne partie du reste des contrats de distribution mondiaux qui ne se dénoncent pas facilement, compte tenu des gains de productivité déjà effectués – même des sommes, en affichage, qui peuvent sembler modestes à l'égard de notre budget, ne le sont pas en termes d'impact – et compte tenu de nos performances, nous pouvons affirmer que FMM est un outil à l'efficience économique et budgétaire avérée. En effet, le coût par contact – 150 millions de contacts hebdomadaires – était de 1,7 euro en 2017, à comparer avec les 2,1 euros de la Deutsche Welle et les 2,7 euros du Broadcasting Board of Governors (BBG), l'équivalent américain de FMM.

En revanche, nos marges de manoeuvre sont épuisées. Ce qui est ennuyeux, car nous devons faire face à un contexte international inquiétant, en véritable rupture ; une guerre froide mondiale de l'information. Un certain nombre d'États, dont des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, ont renforcé considérablement leurs moyens et n'ont pas une attitude bienveillante à notre égard.

La Fédération de Russie, par exemple, dispose d'une stratégie très claire, très forte, de développement de son média télévision en Amérique latine, en Europe, aux États-Unis et en France, sous le nom de Russia Today France (RTF). Cette chaîne vise également l'Afrique francophone, pour qui France 24 est un modèle. Quand RTF est mise en demeure en France, la Fédération de Russie menace d'interdire notre chaîne sur son territoire. C'est sans doute de bonne guerre. Quoi qu'il en soit, nous continuons, imperturbablement, à appliquer nos principes déontologiques en matière d'information.

La Chine a, quant à elle, investi 6,6 milliards de dollars en moins de dix ans pour développer son audiovisuel extérieur. China Central Television (CCTV) a été rebaptisé Voice of China et indique clairement ses missions : promouvoir les intérêts chinois, lutter contre les fausses nouvelles, combattre le fantasme de la menace chinoise et lutter contre l'hégémonie des médias occidentaux. Voice of China est en train d'installer à Londres une rédaction de quelque 400 journalistes, avec pour objectif de diffuser dans toute l'Europe.

Aux États-Unis, le BBG, malgré le slogan America first, voit ses missions confirmées et développées : renforcement de la chaîne en russe, lancement d'une chaîne de télévision en anglais – Voice of America – à destination de l'Afrique, déploiement massif de fréquences FM en Afrique pour les offres radiophoniques. Ce groupe diffuse dans une soixantaine de langues. Une loi promulguée par l'administration Trump, sur les médias « agents de l'étranger », pourrait éventuellement nous faire sortir du pays, si nous n'en prenons pas la décision avant, en raison des contraintes budgétaires qui nous ont déjà contraints l'année dernière à quitter New York et Los Angeles.

S'agissant des compétiteurs amis, le Royaume-Uni a consenti un effort supplémentaire, sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale, pour la période 2016-2020 – qui sera probablement reconduit –, à savoir 289 millions de livres sterlings supplémentaires pour le BBC World Service, financés par le Foreign Office, en partie grâce à l'aide publique au développement. Les Britanniques sont très pragmatiques. Ils n'hésitent pas à mettre la BBC à la croisée des politiques d'influence et de rayonnement du Royaume-Uni, mais aussi de sécurité nationale – BBC World est dans le Livre Blanc de la défense britannique.

Concernant les Allemands, j'ai eu l'honneur d'être invitée au 65e anniversaire de la Deutsche Welle, au Bundestag ; FFM était le seul média étranger invité. J'ai ainsi pu entendre le discours de la Chancelière, Angela Merkel, qui a cité nommément France Médias Monde – et sa présidente –, souhaitant que nous travaillions main dans la main avec la Deutsche Welle car, après la sortie des Britanniques de l'Union européenne, nous sommes les deux derniers piliers européens porteurs des valeurs démocratiques de l'idéal européen. L'Allemagne renforce avec constance les ressources publiques allouées à la Deutsche Welle. Son budget est de 327 millions d'euros cette année, sera de 350 millions d'euros pour 2019 et de 400 millions pour 2020. Comparativement, les budgets de TV5 Monde et de FMM représentent, pour 2018, 335 millions d'euros. Par ailleurs, les Allemands ont une offre semblable à TV5 Monde, 3SAT, qui regroupe toutes les offres des pays germanophones européens.

Tous ces pays renforcent considérablement leur puissance, alors même que la France a été désignée pays numéro 1 en termes de soft power, dans un classement effectué par les Britanniques. Nous vivons un « moment en France » sur le plan international. L'outil le plus puissant en termes de contacts de notre panoplie d'actions et d'influence mérite donc de continuer de se développer face à cette concurrence. D'autant qu'il me semble que nous faisons écho, en respectant parfaitement l'indépendance des rédactions, à des priorités de politique étrangère.

Je voudrais maintenant rappeler pourquoi ce que nous faisons est important.

Nous sommes tout d'abord un acteur de stabilisation des zones de tension. Nous contribuons à gagner la paix, grâce à une information équilibrée, vérifiée, honnête, indépendante, libre et plurielle. Si ces mots nous sont familiers, ils ne le sont pas nécessairement dans toutes les zones du monde, notamment dans les zones de crise. Le travail que nous réalisons dans un certain nombre de langues, je pense aux langues africaines, à l'arabe, en zones sahéliennes, dans les zones où Boko Haram sévit, dans l'est de la région des Grands Lacs, n'est pas anodin. Il contribue aux dialogues entre des communautés qui étaient les ennemies de la déradicalisation de l'information.

Une autre de nos missions concerne la francophonie. Je reviens du dix-septième Sommet de la francophonie qui s'est tenu à Erevan, un lieu important qui pourrait être un lieu de « ressaisissement contemporain » – j'emploie à dessein les termes du Président de la République – face à un certain nombre de dérives que nous constatons à l'échelle de la planète. Nous avons, avec TV5 Monde, un rôle majeur dans ce domaine, ne serait-ce que par notre présence partout dans le monde. Le français est une langue universelle, parlée sur les cinq continents. Même le chinois, qui compte plus de locuteurs, n'est pas parlé sur les cinq continents. Seul l'anglais a ce privilège. Le français est la deuxième langue de traduction, la deuxième langue d'apprentissage de langue étrangère. Il s'agit de nourrir cette langue, de nourrir sa modernité, notamment grâce aux supports numériques. RFI Savoirs propose ainsi l'apprentissage du français à partir de vingt langues différentes. 55 % des 150 millions des contacts se font en français chaque semaine ; c'est important pour maintenir vivant le français à l'échelle planétaire.

Nous nous fixons également pour objectif de toucher les jeunes générations, partout dans le monde ; les francophones, mais également les étrangers, dans leur langue. Nous sommes présents dans des bassins d'audience où plus de 25 % de la population ont moins de 25 ans. En Afrique, 70 % des téléspectateurs de France 24 et 60 % des auditeurs de RFI ont moins de 40 ans. Au Maghreb, c'est la même chose. Parfois, c'est un quart des moins de 25 ans qui regarde France 24 et écoute RFI. Nous leur offrons des dispositifs ciblés. RFI Savoirs a évidemment été élaboré pour eux. Ils peuvent apprendre le français gratuitement. RFI Musique, RFI Challenge Appli Afrique, Mondoblog, la plateforme pour les jeunes blogueurs francophones, tout a été créé pour eux. Et même si nous avons arrêté notre collaboration avec Mashable, parce que nous avions une divergence avec le nouvel actionnaire – nous ne pouvions pas faire du service public avec la nouvelle orientation prise –, les jeunes femmes qui ont construit le site sont toujours avec nous, et nous avons capitalisé sur des savoir-faire qui nous sont utiles. Enfin, nous sommes très présents pour les jeunes en matière de lutte contre la fausse information, avec l'émission Info-Intox de France 24. Nous allons dans les écoles, nous formons les professeurs.

Nous promouvons également la culture, un mot tellement familier à la France, un mot tellement assimilé à la France, mais un mot tellement peu répandu dans certaines zones. Oui, la beauté du monde, c'est mieux que certaines idéologies mortifères ; notre signature est donc la culture. Un signe distinctif par rapport aux autres médias internationaux, y compris dans le domaine de l'information. France 24 diffuse tous les jours un journal de la culture et des émissions culturelles. RFI est un média d'éducation populaire, exigeant mais accessible. C'est une vraie mission de service public et nous en sommes fiers.

Nous sommes aussi un acteur au service du développement durable et de la coopération internationale. Avec CFI, cette dimension a été renforcée. Nous luttons pour les droits humains, en particulier pour l'égalité des femmes et des hommes. D'aucuns peuvent même penser que cette lutte vire à l'obsession, mais c'est un combat qui n'est jamais achevé. Les droits humains régressent dans certaines zones ; en Amérique latine, il s'agit même d'un « gynocide ». C'est un enjeu colossal, car aucune société ne peut se développer tant que les femmes sont réifiées, voire assassinées. L'éducation des filles est au coeur de ce développement durable, car lorsqu'elles sont éduquées, elles s'émancipent. Et le français est un outil d'émancipation des femmes.

Nous menons également des actions à destination des populations vulnérables, telles que les migrants. J'ai cité Infomigrants, mais nous diffusons aussi des émissions de santé pour lutter contre les pandémies. Priorité santé de RFI Afrique a sauvé des vies – ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les auditeurs.

Nous sommes par ailleurs un acteur européen très engagé. Le lien que nous avons noué avec la Deutsche Welle pour la création d'Infomigrants nous a appris à travailler ensemble. Nous avons créé des liens qui vont au-delà d'une simple coopération ; nous jouons dans la même équipe. Nous avons un grand projet pour les jeunes Européens, que nous allons démarrer avant les élections européennes, parce que nous devons parler à ces jeunes Européens qui ont besoin de comprendre un certain nombre d'enjeux démocratiques, même si l'Europe est perfectible. Nous devons rappeler pourquoi nous avons construit l'Europe et sur quels idéaux. Nous créerons également une plateforme plus structurelle qui, elle, sera pérenne. En outre, nos antennes comportent un nombre de programmes sur l'Europe qui est sans équivalent dans les médias français. Ces élections sont un enjeu important pour la France.

FMM est enfin un acteur de rayonnement économique et culturel de la France dans des zones plus éloignées. Si nous sommes bien reçus en Amérique latine, cela est vrai aussi en Asie. Au Vietnam, j'ai été renversée par l'accueil qui nous a été réservé et leur proposition, après l'arrivée de France 24 en anglais, de la diffuser aussi en français. Je ne sais pas encore si pourrons le financer, mais il y a une forte demande. Nous allons également leur proposer des cours de français avec RFI Savoirs, puisque nous disposons d'une méthode vietnamienne.

Nous tenons donc notre rang. Nous avons des missions essentielles dans un contexte de guerre froide qui les rend plus légitimes que jamais. Dans un monde idéal, nous devrions renforcer un certain nombre de choses. J'arrive là à mon instant rêve !

L'Afrique est plus prioritaire que jamais. Ce n'est pas un scoop et personne ne dira le contraire en France. Bien sûr, nous sommes très forts, nous sommes incontournables en Afrique. RFI et France 24 touchent, chaque semaine, 60 % des plus de 15 ans. Aucun autre média international n'atteint cette performance dans une zone aussi vaste du monde. Mais l'Afrique est l'objet de toutes les convoitises et c'est le coeur de la francophonie de demain. Nous ne devons donc pas nous reposer sur nos lauriers, mais profiter de notre avantage pour aller plus loin, notamment en renforçant les langues africaines en radio. La radio reste un média de proximité, très écouté à certaines heures, il n'y a pas d'effet d'éviction avec la télévision.

Nous diffusons déjà en haoussa, en swahili et en mandingue, des langues parlées dans des zones de crise : le mandingue est parlé en zone sahélienne, l'haoussa est la langue de Boko Haram et le swahili est parlé à l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Nous devons les renforcer, une heure par jour n'étant pas suffisant. Il convient également de proposer plus de programmes participatifs et de numérique. Mais nous devons aussi développer de nouvelles langues. Le peul me semble un enjeu stratégique majeur car nous aurions ainsi un équilibre avec le mandingue dans la zone sahélienne. Nous devons créer du dialogue entre le peul et le mandingue car ces langues concernent 40 millions de personnes dans plusieurs pays. Les auditeurs nous le demandent. Comme nous installons le mandingue à Dakar, nous pourrions peut-être y concevoir un pôle de peul à développer en partenariat avec les Africains. Nous recrutons toujours des journalistes locaux, que nous aidons à se former ; nous ne faisons rien unilatéralement.

Il conviendrait aussi d'africaniser le signal de France 24 en français, pour l'Afrique. Nous avons un signal monde en français et en anglais, et un signal en arabe qui est diffusé dans les zones arabophones et en Europe. Il serait bon, s'agissant du signal diffusé en Afrique, de mettre des contenus qui soient en rapport direct avec nos objectifs : le renforcement de l'égalité hommes-femmes, l'éducation des filles, le climat, les droits humains, la lutte contre les pandémies. Nous aurions un effet miroir plus grand. Nous devons également parler un peu plus de l'Afrique dans les programmes de France 24 diffusés en Afrique. Nous pourrions le faire en lien avec RFI qui a une connaissance remarquable de l'Afrique.

Nous devons également continuer à « mettre le paquet » sur l'apprentissage du français, gratuitement et en complémentarité avec les Instituts français, les Alliances françaises, les lycées français, qui sont des outils remarquables – nous travaillons très bien avec eux. Nous envisageons aussi de développer de nouvelles langues africaines pour apprendre le français. Par exemple, nous sommes en train de mettre au point une méthode d'apprentissage du français à partir de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Cela nous semble intéressant pour susciter des débats en classe.

L'accélération de la transformation numérique est un réel enjeu pour la jeunesse, et en Afrique tout particulièrement. Je rêve que nous puissions faire du tutorat avec les jeunes Africains qui débordent d'idées. Le potentiel de cette jeunesse est énorme ! Nous le faisons dans 7 milliards de voisins et de voisines, mais il reste beaucoup de choses à faire pour permettre un décollage économique. Les migrations sont liées au désespoir. Personne ne se lève le matin en disant « chouette je vais quitter mon pays ». Donc si nous pouvions contribuer à la création d'emplois, ce serait vraiment fantastique.

La diffusion de France 24 en espagnol répond à une vraie demande. Un mur se construit au nord du Mexique et l'Amérique latine se tourne vers nous. J'aimerais pouvoir augmenter le nombre d'heures de diffusion en espagnol, passer de six à huit ou dix heures, mais nous n'en avons pas les moyens ; peut-être devrions-nous chercher des sponsors.

Le renforcement de nos offres aux frontières de l'Europe me semble être aussi une vraie question. Nous faisons du russe, mais très peu. Et nous ne faisons pas de turc. Or il est nécessaire de diffuser dans ces langues pour pouvoir parler aux sociétés civiles. Nous devons pouvoir nous parler de manière plus large, renforcer le dialogue avec les sociétés civiles, au-delà des frontières de l'Europe.

L'instant rêve étant terminé, revenons aux réalités avec la question des ressources !

La situation budgétaire est contrainte, nous le comprenons et le respectons. La trajectoire des ressources publiques de FMM via CAP 2022 s'inscrira en baisse de 1,6 million d'euros par rapport à 2018. Là n'est pas le véritable obstacle mais bien plus dans les hausses mécaniques de charges. Comme je vous l'ai dit, nous n'avons pas beaucoup de marges de manoeuvre budgétaire et notre masse salariale est importante. De sorte que les glissements sont inéluctables. Nous avons également procédé à des investissements. Le COM nous imposait de passer en HD, nous avons donc signé des contrats avec « effet année pleine ». Au total, ce sont 2,9 millions d'euros de glissements inéluctables qui s'ajoutent aux 1,6 million d'euros d'économie. Et face à ces 4,5 millions d'euros, les gains de productivité sont déjà derrière nous. Je ne peux pas augmenter le temps de travail, c'est déjà fait ; je ne peux pas fusionner les fonctions supports, c'est déjà fait – elles sont même insuffisantes, on me reproche leur faiblesse par rapport aux ambitions ; je ne peux pas dire que l'on va arrêter, avec les CET, les provisions pour congés payés, c'est déjà fait ; je ne peux pas supprimer les monteurs, ils sont déjà supprimés ; je ne peux pas supprimer les réalisateurs, il n'y en a plus en radio. Il n'y a plus qu'une personne en régie, si je la supprime, il n'y a plus d'émissions.

Nous sommes en train de travailler avec nos tutelles sur cette question.

Le rapport du comité Action publique 2022 s'est beaucoup intéressé à Radio France et à France Télévisions. Le 4 juin, la ministre Françoise Nyssen a annoncé un groupe de travail qui devait traiter de l'audiovisuel extérieur mais il s'est concentré sur les départements et régions d'outre-mer et sur France 4. Ce groupe travaille depuis le mois de février avec le ministère des affaires étrangères, en y associant la culture, le budget, l'Agence des participations de l'État et les parlementaires, et a repris le flambeau de la réflexion stratégique ; nous travaillons désormais avec eux.

Quelles sont les pistes d'économie ? Faut-il sortir de l'Europe communautaire à la veille des élections européennes ? Faut-il sortir du monde anglophone à la veille du Brexit, et compte tenu de la politique américaine, parfois surprenante et souvent en déphasage avec notre politique ? Faut-il sortir de l'Asie ? Supprimer certaines langues ? Faut-il transformer certaines offres exclusivement en numérique ? Tous ces chantiers sont en discussion. Mais il y a de contraintes. Par exemple, les contrats de distribution ont des échéances, on ne peut pas les arrêter de façon unilatérale. Nous devons donc jongler avec les échéances des contrats mais aussi avec les départs ciblés. On ne parle pas de plans de départs volontaires et nous espérons les éviter. Pourquoi ? Parce que je m'accroche à l'idée, qui me semble de bon sens, de bénéficier de l'aide publique au développement (APD). Elle suscite toutes les convoitises, mais nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à BBC World et au Foreign Office. Après tout, on parle beaucoup de la BBC comme modèle, alors pourquoi ne pas s'en inspirer ?

Je vous l'ai dit, la BBC bénéficie de l'APD. Nous avons étudié ce dossier avec le ministère des affaires étrangères, qui nous a plutôt orientés vers l'Agence française de développement (AFD) pour bâtir nos projets. Des projets qui seraient, si je reviens à mes rêves concernant les langues africaines : l'apprentissage du français à partir de langues africaines, le renforcement des rédactions africaines, l'africanisation du signal de France 24. Il s'agit de thématiques qui relèvent des aides publiques au développement, notamment si elles traitent de l'égalité entre les hommes et les femmes, du climat, de la lutte contre les pandémies, de l'éducation des filles, etc. l'APD nous donnerait un peu d'oxygène et, de fait, permettrait d'éviter de prendre des décisions plus radicales et douloureuses pour l'influence stratégique de la France dans le monde.

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