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Intervention de Général Jean-Claude Gallet

Réunion du mercredi 21 novembre 2018 à 16h30
Commission de la défense nationale et des forces armées

Général Jean-Claude Gallet, commandant la brigade de sapeurs-pompiers de Paris :

Je commande la brigade de sapeurs-pompiers de Paris depuis un an. Auparavant, j'étais l'adjoint du commandant. Je suis saint-cyrien et j'ai effectué quinze années au sein de la BSPP. Je vous présente le colonel Joseph Dupré La Tour, qui est le chef d'état-major de la brigade et l'assistant militaire, le capitaine Clément Cognon.

Je vais exposer les enjeux propres à la BSPP, ses forces et ses faiblesses, en cherchant à partager avec vous sa vision de l'avenir à dix ans, le tout s'inscrivant dans ce qu'on appelle le « continuum sécurité défense ». Je vais bien sûr évoquer la singularité de cette unité militaire implantée en région parisienne. Mais je pense que vous pourrez, en tant qu'élus de terrain, trouver dans mon propos matière à nourrir des réflexions sur vos propres services d'incendie et de secours.

Cet échange est aussi d'actualité parce que la France est confrontée à des crises, qu'elles soient d'origine naturelle, accidentelle, ou humaine – lorsque, par exemple, il s'agit d'actions terroristes. Si les services de secours et les services de l'État ne sont pas en mesure de répondre à ces crises, cela altère durablement la relation de confiance entre l'État et les citoyens, d'où l'importance de pouvoir dialoguer et d'échanger avec les politiques, avec les élus que vous êtes. Pour moi, cette démarche est très saine. J'aurai donc un discours de transparence, même si je n'ai pas prévu d'aborder les questions liées au terrorisme.

Cet échange est aussi opportun parce que la gestion des crises concerne une multitude d'acteurs, qui relèvent d'entités et de ministères différents et ne se connaissent pas forcément en amont, si bien qu'ils fonctionnent encore parfois en silos. Pour ma part, je pense que le politique doit servir de catalyseur pour mettre tout le monde autour d'une table de façon à avoir une manoeuvre combinée, à l'instar de ce que les militaires nous démontrent tous les jours dans les opérations de maintien de la paix ou dans des opérations un peu plus coercitives.

Pour moi, les facteurs de succès dans le traitement des crises sont très simples. Ce sont la confiance, la connaissance mutuelle et un seuil d'information commun. Autant de points qui se travaillent en amont, pendant les crises et après elles, par un retour d'expérience.

Mon intervention sera articulée en trois parties. J'évoquerai d'abord la singularité de la brigade, qui existe depuis maintenant deux siècles dans ce modèle de sécurité civile ; j'évoquerai ensuite sa place et le rôle qu'elle joue dans le continuum sécurité-défense, ne menant pas seulement des actions de sécurité civile, mais aussi des actions d'éducation de la population, visant à améliorer la résilience, l'intégration et la cohésion nationale ; enfin, j'attirerai votre attention sur un point de fragilité de la brigade dont je pense qu'il est commun à vos services d'incendie et de secours.

La BSPP a pour première particularité de résulter d'un accident de l'histoire. Elle a en effet été créée en 1811 par l'empereur Napoléon, à la suite d'un incendie catastrophique à l'ambassade d'Autriche. L'empereur y a échappé de justesse à la mort et a décidé de confier la lutte contre les incendies à une unité militaire, soumise à l'autorité du préfet de police.

Je m'attarderai un peu sur cette double singularité. Le statut militaire nous permet de disposer d'unités qui assurent la continuité des services de l'État. Sous ce statut, il n'y a pas de droit de grève ni de droit de retrait ; il instaure au contraire une disponibilité spéciale.

Sa principale plus-value n'est cependant pas là, mais plutôt dans l'organisation militaire de la sécurité civile, fondée sur un cercle vertueux de doctrine : à l'analyse de l'évolution du risque s'ajoute le retour d'expérience, d'où découlent la recherche de nouveaux équipements et la préparation opérationnelle ; cette unité est ainsi en perpétuel mouvement, sur le plan de la théorie, de la doctrine et du règlement.

Comme unité militaire, elle pratique aussi la culture interarmées, ce qui se traduit, à mon niveau de sécurité civile, par la coopération interservices. Nous discutons avec des acteurs relevant de ministères différents, au premier rang desquels le ministère de la Santé, notamment à travers l'Assistance publique Hôpitaux de Paris (AP-HP) et différentes agences, mais aussi Aéroports de Paris (ADP), la SNCF et la RATP.

Notre deuxième point d'excellence est l'intégration au sein de la préfecture de police (PP). On peut ainsi disposer, dans la préparation des crises, de toute l'information, mais également des capacités des grandes directions de la PP. Par exemple, les pompiers coopèrent avec le laboratoire central dans le cas d'un incident technologique ou d'un problème de déminage, la police judiciaire étant compétente, dans le cas d'un attentat, pour l'identification des victimes ; lorsqu'il s'agit d'entraver une menace, les brigades de recherche et d'intervention (BRI) sont responsables ; les deux autres directions permettent l'accès aux sites concernés.

La coopération entre ces services s'opère de manière naturelle parce que nous travaillons quotidiennement ensemble, des grands chefs jusqu'au niveau du commissariat et des centres de secours.

Le troisième point particulier, c'est l'intégration médicale, pratiquement dès la création de l'unité. Parmi les 70 médecins de la brigade, il y a 40 médecins militaires ; la plupart ont servi sur les théâtres d'opérations extérieures. Nous nouons un partenariat « gagnant-gagnant » avec le service de santé des armées (SSA) dont les médecins sont formés, à la brigade, comme urgentistes. Nous connaissons en effet une moyenne hebdomadaire de 15 à 16 blessures par arme blanche et d'une à deux blessures par arme à feu. En termes d'intervention, cela fait appel à des savoir-faire qu'on rencontre en traitant des blessés de guerre en opérations extérieures. Mais ces médecins ont surtout la capacité de faire le tri en situation de catastrophe ou de pertes massives.

Dernier point intéressant : le sapeur-pompier militaire est un technicien et un tacticien qui va affronter le feu, l'inondation, l'explosion de gaz, le tremblement de terre – autant de phénomènes qui ne sont pas mus par des intelligences nuisibles. On peut mourir en tant que pompier parce qu'on ne respecte pas les procédures ou parce qu'on n'a pas de chance, mais, derrière ce décès, il n'y a pas d'intelligence qui travaille à casser notre manoeuvre. Cependant, comme sapeurs-pompiers militaires, nous avons une double culture : culture du risque et culture de la menace.

La première question qu'un chef militaire se pose en opération extérieure est de savoir ce que va faire l'ennemi face à son action. Le 13 novembre 2015, c'est la question qu'on s'est posée : Est-ce une séquence ? Est ce qu'on doit conserver une réserve ? Quel est le mode d'action des terroristes ?

Si nous ne nous étions pas posé cette question, nous aurions pratiquement envoyé l'ensemble des moyens en Seine-Saint-Denis – car la brigade est une structure interdépartementale. Nous aurions alors été « tapés » dans le dos 40 minutes plus tard. Dans cette perspective d'attentats, notre bonne entente avec la Fédération nationale des sapeurs-pompiers explique notre vraie complémentarité avec elle. Ne s'agit-il pas d'un enjeu national qui fait oublier les logiques de statut ?

J'en viens à la place de la BSPP au sein de l'armée de terre. Elle fait partie du commandement du théâtre national (COM-TN). C'est une grosse unité de 8 500 femmes et hommes regroupés au sein d'une entité qui inclut le service militaire adapté (SMA), le service militaire volontaire (SMV), les unités d'intervention de la sécurité civile, le régiment du génie de l'air, etc.

Ce choix est cohérent dans le cadre du continuum sécurité défense. Nous cohabitons en effet avec les unités d'instruction et d'intervention de la sécurité civile (UIISC), en échangeant avec elles tant en termes de doctrine que de retour d'expérience. Parfois, nous les appuyons lorsqu'elles sont projetées. Car, si la brigade a une logique territoriale, les UIISC sont, quant à elles, parfois en projection sur le territoire national, dans les DOM-TOM ou à l'étranger. Nous leur apportons alors un appui en médecins ou en unités de sauvetage et de déblaiement, comme c'était le cas pour l'ouragan Irma ou sur d'autres interventions.

La brigade réalise chaque année 1 200 actions de formation au profit des jeunes. Nous nous situons ici dans le prolongement du SMA et du SMV. Une possibilité serait de recruter les jeunes qui correspondent à nos critères au sein du SMV, ce qui garantirait une certaine continuité. Quant au régiment du génie de l'air, il apporte des ressources et des capacités critiques en cas de crise majeure, pour le rétablissement des itinéraires.

Notre positionnement au sein du COM-TN a ainsi finalement permis à la brigade de s'exprimer, au travers de ses retours d'expérience, en termes de doctrine. Il permet également d'avoir un lien avec le centre de conduite et de planification des opérations (CPCO) du théâtre national, en cas de montée en puissance de l'opération « Sentinelle ». Il permet enfin de disposer d'informations sur les modes opératoires terroristes, de façon à pouvoir actualiser notre doctrine.

J'en viens au troisième atout de la BSPP depuis plus de cinquante ans, à savoir sa structure interdépartementale. La BSPP défend en effet Paris et les trois départements de la petite couronne.

En termes de coût, cela représente une seule école pour quatre départements de formation, mais cela facilite surtout la gestion de la couverture des risques courants. En effet, pour nous, il n'y a pas, dans ce qui est l'un des bassins les plus peuplés de France, de frontières opérationnelles. Cela garantit l'équité dans la qualité du service rendu, qui est l'un des principes clés de la brigade : que vous fassiez un malaise cardiaque à Choisy-le-Roi, à Épinay-sur-Seine, à Nanterre ou dans le 7e arrondissement, vous avez les mêmes chances de survie. Voilà ce que nous permet la structure interdépartementale.

Elle nous permet aussi, en cas de crise majeure, par exemple en cas d'attaque terroriste, de faire basculer des moyens, donc de conserver une liberté d'action.

Un autre argument au soutien de cette structure interdépartementale est l'argument des coûts, puisque nous avons besoin d'une seule école, d'ailleurs implantée dans le Val-de-Marne.

En termes de résilience, la BSPP compte 76 casernes dans l'agglomération parisienne, c'est-à-dire 76 infrastructures qui peuvent servir autant de points d'appui pour les armées que d'appuis logistiques. Si je prends l'exemple d'une chute de réseau, due à une panne électrique provoquée par une cyber-attaque, par un événement technologique ou par un événement naturel, ces 76 casernes nous permettent de reconstituer du réseau, certes de manière rustique, en nous appuyant sur les réserves et sur les résultats de la formation du citoyen, et d'apporter une réponse, même en mode dégradé, à la gestion du risque courant. De ce point de vue, cette implantation réticulaire constitue un atout exceptionnel.

Rappelons que nous opérons dans une des régions les plus denses en termes de population : un peu plus de 7 millions d'habitants, sur 800 kilomètres carrés, soit à peu près l'échelle de la ville-État de Singapour, mais répartis sur 124 communes. La BSPP est ainsi au contact de 124 maires, ce qui permet de bénéficier d'une expérience très riche. Les élus constituent en effet un capteur sociologique. Parfois, le pompier s'enferme dans sa bulle tactique et technique ; il a donc besoin de ces échanges avec les élus pour mesurer l'évolution sociologique de sa zone d'action.

Dans cette zone, nous comptons aussi 35 millions de touristes par an, chiffre qu'il faudra, d'ici quelques années, multiplier par deux, de même qu'il faudra multiplier par deux les flux de navetteurs, une fois que le Grand Paris Express (GPE) sera en service.

Grâce à notre implantation réticulaire, les sapeurs-pompiers sont parfaitement intégrés dans la cité. En effet, dans les 76 casernes vivent non seulement les sapeurs-pompiers, mais également leurs familles et leurs enfants. Citez-moi un autre service public qui continue à vivre près des Beaudottes, à Aubervilliers, à La Courneuve… Le rapport même à la population est donc autre, même si cela peut poser des problèmes de cadre de vie.

La BSPP met dans ses casernes les cadres plus expérimentés : un chef de centre à La Courneuve ou à Choisy a vingt ans d'expérience derrière lui, de même qu'il a connu deux séjours en zone difficile.

Voilà ce qui explique qu'on arrive encore à tenir le dialogue avec les administrés. À partir du moment où la famille du pompier vit avec lui, il est obligé de comprendre les autres acteurs différemment.

Permettez-moi maintenant de m'attarder sur le sapeur-pompier de Paris en tant que tacticien et technicien des différentes couches, qui vont de la grande hauteur, puisque les trois quarts des immeubles de grande hauteur en France sont sur le secteur de la brigade, jusqu'à la profondeur, c'est-à-dire moins de 20 mètres, et même la très grande profondeur, à moins 50 mètres, ce qui sera le cas avec le Grand Paris Express.

Dans ce dernier environnement, l'enjeu pour la brigade est d'être en mesure de faire face aux risques induits par 200 kilomètres de voies et de galeries souterraines enfouies à moins 50 mètres, avec une cinquantaine de gares. Car la réglementation n'existe pas encore au stade de la construction de chantier ; il faut aussi préparer la réglementation de l'exploitation.

Dans le monde, vous ne trouverez pas de défi d'urbanisme équivalent. Cela implique, pour nous, de s'associer avec les armées dans le domaine de la robotique ou de la communication en grande profondeur.

On développe des partenariats sur des technologies duales : robots mule, techniques d'extinction nouvelles. En apportant une réponse tactique, nous apportons également, du moins je l'espère, un soutien à l'exportation.

Quant à nos projets en cours, qui sont liés au Grand Paris Express et aux Jeux olympiques, ils ont pour enjeux principaux la réglementation incendie et la protection des populations, et ne se limitent pas aux interventions.

Volontairement, j'ai choisi de pas aborder la question du coût comparé entre un sapeur-pompier de Paris et un sapeur-pompier d'un département de province car, pour moi, cela n'a pas de sens.

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