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Intervention de Jean-Michel Blanquer

Séance en hémicycle du lundi 11 février 2019 à 16h00
Pour une école de la confiance — Présentation

Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse :

Car, si la République a réussi la massification de l'école primaire, puis de l'enseignement secondaire, puis de l'enseignement supérieur, il lui reste à faire réussir pleinement tous ses élèves. Au moment où je parle, ce n'est pas le cas. Aujourd'hui, 20 % des élèves sortent de l'école primaire sans bien maîtriser les savoirs fondamentaux. Ceux-ci – lire, écrire, compter et respecter autrui – ne sont pas acquis par tous.

Par le passé, dans le contexte d'une économie très industrialisée, notre école pouvait à peu près s'accommoder de cet échec. Aujourd'hui, le monde technologique et la société de la connaissance dans lesquels nous sommes font peser sur l'enfant qui éprouve des difficultés scolaires le risque d'une exclusion sociale qui peut être totale. Cette réalité est d'autant moins acceptable que bien des élèves qui peinent à trouver le chemin de la réussite sont issus de familles fragiles économiquement et culturellement.

Depuis que le Président de la République et le Premier ministre m'ont confié le ministère de l'éducation nationale et de la jeunesse, vous m'avez entendu dire à plusieurs reprises qu'une loi ne suffirait pas à changer cette situation.

C'est pourquoi, sans attendre, nous nous sommes engagés dans un double effort d'élévation générale du niveau et de justice sociale. Élever le niveau général pour garantir la justice sociale, assurer la justice sociale pour permettre l'élévation du niveau général : c'est cette double logique que nous essayons d'impulser au travers des différentes politiques publiques.

Aujourd'hui, nous avons presque achevé le dédoublement des classes de cours préparatoire – CP – et de cours élémentaire de première année – CE1 – dans le réseau d'éducation prioritaire – REP et REP+ – , ce qui, à la rentrée prochaine, permettra à 300 000 élèves, parmi les plus fragiles, d'apprendre à lire dans des conditions privilégiées. Cette politique ambitieuse et inédite, qui touche près de 20 % d'une génération, est une innovation à l'échelle non seulement de la France, mais du monde. Elle est à l'avant-garde d'un volontarisme indispensable pour que tous les élèves de l'école primaire maîtrisent, en entrant au collège, les savoirs fondamentaux.

Dans le prolongement de cette mesure, nous avons enrichi l'offre d'enseignement au collège en valorisant le fonds de notre culture, les humanités classiques, ce qui permet aux élèves de se projeter dans le monde – je parle de l'étude des langues, qu'elles soient anciennes ou étrangères.

Dans le respect de la diversité des talents et des envies des élèves, nous avons surtout enclenché une profonde transformation du lycée général, du lycée technologique et du lycée professionnel, de façon à donner plus d'accompagnement, plus de liberté, plus de réussite.

Aujourd'hui, près de 60 % des élèves, devenus étudiants, ne réussissent pas à obtenir une licence en trois ans, et 23 % de nos jeunes sont au chômage. Là est le scandale contemporain, le mal qu'il faut prendre à la racine.

Ces chiffres, nous devons les combattre collectivement et avec une constance d'airain, ce qui devrait nous rassembler tous. Au-delà de leur froideur, ils disent la frustration, le doute sur l'avenir et, tout simplement, le sentiment de relégation que peuvent éprouver certains de nos compatriotes.

Si aujourd'hui je me présente devant vous pour défendre une nouvelle loi scolaire, c'est qu'après ce premier travail, qui ne nécessitait pas de loi, le temps est venu de délibérer sur ce que la nation entend faire du magnifique héritage que j'ai mentionné. Soit nous cédons à la peur et à la frilosité, et nous croirons à tort préserver l'héritage ; soit nous faisons preuve d'audace, de courage et nous enrichirons cet héritage au bénéfice de tous, par l'innovation, par de nouvelles voies.

Ce dont nous discutons, c'est bien des liens nouveaux qu'il s'agit de construire entre notre école et notre société. Par là même, nous posons la question de la société que nous voulons construire et de la démocratie que nous souhaitons.

Nous le faisons au moment où se produisent des bouleversements inédits dans notre monde. Nous postulons que l'école est la réponse la plus fondamentale à tous les défis lancés à l'humanité : transition écologique, justice sociale, égalité filles-garçons, santé pour tous, meilleur accueil des enfants en situation de handicap, respect d'autrui, lutte pour un nouveau dynamisme démographique de nos territoires.

À l'ensemble de ces questions posées à l'homme pour maîtriser son destin, la première des réponses est, chaque fois, l'école. Et à la grande question de notre temps, qui est de savoir comment ce monde toujours plus technologique peut être quand même toujours plus humain, la réponse est, de nouveau, l'école.

Notre modernité est riche d'opportunités, en particulier du fait de la révolution numérique, dont nous allons faire pleinement bénéficier les élèves. Malheureusement, elle est aussi féconde en périls – la désinformation, les fausses nouvelles, l'exacerbation des passions tristes – contre lesquels il faut prémunir les élèves par le développement du sens logique et par la culture générale.

Dans ce monde, la France a plus que jamais un rôle essentiel à jouer en bâtissant un modèle éducatif équilibré entre savoirs, valeurs et émancipation de tous. Ainsi notre nation demeurera ce pays d'innovation qui continuera à attirer les meilleurs esprits. Ainsi les Français retrouveront confiance en leur école, confiance en leur avenir et, tout simplement, confiance en eux-mêmes.

Le titre de ce projet de loi pour une école de la confiance fait de ce dernier terme le fondement de notre projet. Il n'est de prospérité sociale que dans la confiance accordée à la liberté de chacun et à la liberté de chaque territoire, dans un esprit de responsabilité.

Le travail législatif que nous avons à mener incarne cet esprit de confiance et je me réjouis que le texte se soit déjà considérablement enrichi de vos contributions. La confiance est l'objet de l'article 1er. C'est en effet à l'école que le futur citoyen doit apprendre à faire confiance aux autres et à prendre confiance en lui-même. Une telle confiance ne se décrète pas ; elle doit être une évidence vécue.

Nous savons qu'aujourd'hui, la société française n'est pas assez une société de confiance. C'est pourquoi nous avons besoin d'une école de la confiance, qui enclenche le cercle vertueux de la confiance de la société en elle-même. Pour ce faire, l'enfant a besoin que les adultes qui ont la charge de l'élever, la famille, l'équipe éducative, s'accordent sur l'essentiel : la bienveillance envers chaque enfant et le respect des valeurs dans lesquelles il va grandir.

Le cercle vertueux de la confiance entre l'école et la famille passe par le respect de l'autorité et de la parole du maître. Il passe aussi par l'association étroite des familles à l'institution scolaire. Cette communauté unie des adultes fera progresser collectivement l'école et permettra à notre société d'être plus sereine et plus heureuse.

Toutes les études internationales montrent que les deux premiers facteurs de réussite d'un système scolaire sont la formation des professeurs, dont je parlerai dans un instant, et le lien entre les parents et l'école. L'article 1er insiste sur ce lien, ainsi que sur la confiance que nous nous devons tous les uns aux autres.

Ce qui définit l'homme est d'abord son langage et ce qui définit l'homme en société est sa capacité à utiliser ce langage pour interagir avec les autres et grandir ainsi. Il n'existe donc pas de véritable politique sociale sans politique de la langue. De récentes enquêtes nous montrent que la langue française et l'école apparaissent précisément comme les deux premiers ciments que les Français reconnaissent pour faire nation.

C'est pourquoi l'acte véritablement fondateur de notre école républicaine – et, pourrait-on dire, de la République elle-même – est d'élever l'instruction en obligation fondamentale. En mars 1882, les républicains, à peine sortis de la mêlée électorale, imposèrent l'obligation d'instruction de 6 à 13 ans. En 1936, Jean Zay, soutenu par les forces progressistes, porte cette obligation à 14 ans. En 1959, le général de Gaulle, fondateur d'un nouveau pacte social et politique, la relève à 16 ans.

Depuis la fin du XIXe siècle, aucun gouvernement n'a estimé juste d'avancer l'âge de la scolarité obligatoire, car l'école maternelle, fréquentée parfois d'une manière irrégulière et sans suite, n'a pas toujours été perçue comme une véritable école. Or le travail admirable accompli par les professeurs, les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles – ATSEM – et l'ensemble du personnel éducatif montre tout le contraire. En outre, les travaux de la recherche soulignent année après année que ce moment de l'école maternelle est décisif pour la maîtrise future des savoirs fondamentaux.

Je suis convaincu que le choix par la France d'une instruction obligatoire dès 3 ans, c'est-à-dire dès les premières années de la vie, sera imité par d'autres pays. À notre suite, tous les pays mettront l'accent sur ce qu'on appelle à certains endroits l'école « préscolaire » et, en France, l'école « maternelle ».

C'est pour cette raison que le Président de la République a souhaité aller vers l'obligation d'instruction dès 3 ans. Ainsi me revient-il de proposer à la représentation nationale de faire de l'école maternelle une école à part entière.

Par cet acte, nous proclamons son importance décisive dans la réduction des inégalités dès le plus jeune âge, et notamment la première d'entre elles, l'inégalité face au langage. J'entends parfois objecter qu'une bonne partie des enfants est déjà scolarisée à l'école maternelle – l'on cite, à ce propos, une proportion de 97 % d'enfants dans cette situation. Mais on oublie que les 3 % non scolarisés correspondent à 25 000 élèves par an. Doit-on considérer ces 25 000 élèves comme quantité négligeable ou, au contraire, les regarder au plus près, comme les enfants les plus défavorisés de France ? Au travers de l'instruction obligatoire à 3 ans, s'exprime non seulement un message emblématique, mais aussi un message concret au service des enfants qui en ont le plus besoin.

L'apprentissage du vocabulaire, l'émergence progressive d'une conscience grammaticale, l'éveil de la sensibilité par les arts, le développement psychomoteur et affectif, la socialisation par le respect des règles et par le jeu, la conscience claire du bien et du mal et le souci du travail bien fait sont des fondations indispensables pour susciter un plaisir d'école, ainsi que de la confiance et du bonheur chez nos enfants. On dit parfois que l'école française ne fait pas assez attention à cette dimension de bonheur, ni même à cette dimension de confiance.

Or, c'est précisément l'école maternelle qui le fait le mieux, et si nous insistons sur cette dimension, c'est pour qu'elle soit contagieuse pour les autres âges de la vie, car c'est dès les premières années que se déterminent bien des aptitudes cognitives et sociales. Nous pouvons ainsi changer le destin de nos enfants, mais aussi de notre pays, en portant une attention renforcée à cette école maternelle que nous, les Français, inventâmes en 1848 et qui doit prendre un élan nouveau en ce début de XXIe siècle.

À ce titre, nous devons aux enfants instruits dans leur famille un contrôle particulièrement vigilant de la qualité des enseignements qu'ils reçoivent. Nous savons tous que ce n'est pas le cas partout. La liberté d'instruction est un droit fondamental que nous respectons, mais la juste et bonne instruction reçue par les enfants est une exigence que la République doit formuler vis-à-vis de tous. Nous ne saurions transiger sur ce point. Comme je l'ai dit lors de l'examen d'un autre texte de loi, il est évident que l'institution scolaire doit se doter des moyens organisationnels nécessaires pour s'assurer que l'instruction à domicile est réelle et effective, et qu'elle permet à tous les enfants de parvenir en cours préparatoire dotés des acquis indispensables.

Rien n'est plus décisif, en effet, pour l'émancipation d'un enfant que l'ensemble de ces années de scolarité obligatoire. Elles exigent une attention de tous les instants et un suivi minutieux des progrès des élèves. C'est pourquoi, par ce projet de loi, nous proposons, à titre expérimental et en suivant les propositions des parlementaires de la majorité et de l'opposition, la création d'une école des savoirs fondamentaux. De la maternelle à la dernière année du collège, dans une continuité parfaite d'administration, elle suivra les élèves et les prémunira de ces ruptures, parfois douloureuses, entre la maternelle et l'élémentaire, ou entre l'élémentaire et le collège.

Le travail accompli par nos professeurs doit être soutenu. C'est pourquoi il est si important de leur donner des repères homogènes, nationaux, et des outils pour réaliser leur oeuvre essentielle. La confiance que la nation place dans son école se traduit aussi, dans ce projet de loi, par la création d'un conseil de l'évaluation. Toute collectivité humaine qui fixe à son action un but précis éprouve un jour le besoin de dresser un bilan de ses succès, pour les valoriser, ou de ses échecs, pour les dépasser. Cette idée très simple trouve ses fondements dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789. Pour cela, nous devons forger une nouvelle vision de l'évaluation, totalement dédramatisée. L'évaluation n'est pas punitive – cela est vrai pour un élève comme pour les institutions. Elle est, tout au contraire, un levier de réussite. La dédramatisation de l'échec, de l'évaluation, de ce qui est imparfait, voilà ce qui nous mène vers la perfectibilité !

Avec le conseil de l'évaluation, nous disposerons, pour la première fois, d'un système d'évaluation de nos écoles et de nos établissements, fondé sur l'auto-évaluation. Celle-ci sera suivie d'un travail d'équipe visant à la formulation d'un projet éducatif pour chaque école et chaque établissement, ce qui permettra à la fois d'apporter à ces derniers un soutien régulier de l'institution et de nous assurer tous les cinq ans, par l'évaluation, des progrès accomplis.

Nous ne voulons pas la stagnation dans l'échec. Trop souvent, nous nous accommodons de difficultés liées à des territoires particuliers et qui sont comme fixées au sol. Nous voulons, avec l'évaluation, élaborer de véritables projets éducatifs qui ont l'ambition de sortir des écoles – et, à travers elles, des territoires – de la difficulté. L'évaluation, c'est, d'une certaine façon, la lutte contre la fatalité.

L'esprit de confiance qui anime ce texte législatif doit aussi aboutir à donner plus de liberté aux acteurs. C'est le sens du droit à l'expérimentation, qui est fortement étendu. Ce droit est une marque de confiance dans les femmes et les hommes qui travaillent au plus près des réalités et de des territoires. Libérer, responsabiliser, unir : ces mots sont la clef de voûte de ce texte.

La première responsabilité de l'institution à l'égard de ses professeurs est par conséquent, comme j'ai commencé à le dire, de bien les former. Je le répète, en effet : la formation des professeurs est le premier facteur de réussite d'un système scolaire. Le ministère de l'éducation nationale ne saurait donc se désintéresser de ce qui se déroule en amont de son action : en tant qu'employeur, il est légitime qu'il exerce une influence conséquente sur la formation initiale des enseignants. Ce qui se transmet aisément est ce que l'on maîtrise parfaitement. Il nous faut donc franchir une étape nouvelle dans la formation des professeurs des écoles, des collèges et des lycées.

C'est la raison pour laquelle je vous propose de créer de nouveaux instituts : les instituts nationaux supérieurs du professorat et de l'éducation – INSPE – , qui succéderont aux écoles supérieures du professorat et de l'éducation – ESPE – , afin de tenir compte des limites de notre système de formation initiale, soulignées par de nombreux observateurs, et d'abord par les étudiants eux-mêmes. Nous concevons ces instituts comme de véritables écoles professionnelles, positionnées au sein de l'université. Nous articulerons ainsi le meilleur de la science et le meilleur de la pratique.

De fait, cette nouvelle institution qui succède à l'ancienne doit prendre ce qu'il y a de mieux dans l'université – l'excellence scientifique, l'excellence de la recherche, l'excellence des intervenants issus des différents champs du savoir – , mais elle doit prendre aussi ce qu'il y a de meilleur dans ce qui vient du terrain, à savoir les professeurs qui se trouvent encore devant les élèves et que nous pouvons décharger partiellement de leurs classes pour leur permettre d'enseigner devant les futurs professeurs. Ce pragmatisme que nous voulons adopter dans la formation initiale des professeurs en garantissant qu'un tiers au moins des intervenants – et, si possible, davantage – soient issus du terrain et parlent d'expériences concrètes vécues au présent devant les élèves doit, à côté de l'excellence scientifique, faire progresser la qualité de la formation de nos futurs enseignants.

Ces instituts accompagneront aussi une innovation très importante : le prérecrutement des professeurs. La grandeur de l'école française est d'avoir toujours réussi à transmettre aux élèves les valeurs de la méritocratie par ceux-là mêmes qui en étaient les plus beaux fruits : les professeurs. En effet, de bien des manières, la République a toujours su distraire aux contingences matérielles les plus vives intelligences : ce furent l'école normale et les instituts de préparation aux enseignements de second degré. Nous devons renouer avec cette tradition, en lui apportant évidemment une touche nouvelle, adaptée au XXIe siècle. Cela doit donner accès à l'enseignement à celles et ceux dont les familles ne peuvent pas assumer le coût des études ou qui, avant de s'engager dans la carrière, veulent jauger leur appétence pour ce métier.

Le prérecrutement donnera chaque année à plusieurs milliers d'étudiants, en leur permettant d'acquérir une expérience dans les écoles et les établissements dès leur première année d'étude, les moyens de vivre et de tester leur vocation, tandis que l'éducation nationale pourra élargir, d'un point de vue tant social qu'intellectuel, le vivier des personnes qui exerceront le beau métier de professeur.

Cette évolution du prérecrutement, fruit du dialogue social mené par le ministère de l'éducation nationale au cours des derniers mois, procède d'une vision du renouvellement de notre capacité à former au mieux, en formation initiale comme en formation continue, les professeurs de la République. Ce prérecrutement est donc une clé de l'évolution de la formation initiale des professeurs en France.

En définitive, si l'école française est si consubstantielle à la République, c'est parce qu'elle fut et qu'elle demeure son visage : le visage de l'avenir.

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