Intervention de Emmanuelle Ménard

Séance en hémicycle du vendredi 29 mars 2019 à 15h00
Coopération en matière de défense avec le nigéria — Discussion générale

Photo issue du site de l'Assemblée nationale ou de WikipediaEmmanuelle Ménard :

Géant aux pieds d'argile, miné par la corruption, l'insécurité, le terrorisme et la pauvreté avec 44 % de ses 195 millions d'habitants vivant avec moins de deux dollars par jour, le Nigéria n'en reste pas moins l'un des espoirs de l'Afrique : terres fertiles, sols riches en minerais, pétrole et gaz liquide, nombreuses réserves et sites naturels...

Aujourd'hui, avec ce projet de loi, vous demandez l'autorisation d'engager avec le Nigéria une coopération en matière de défense. À première vue, c'est une très bonne idée, puisque ces accords passés avec l'Afrique permettent à la France de remplir deux objectifs : tout en aidant ces pays à assurer leur propre sécurité, nous sortons de nos zones d'influence traditionnelles afin de mieux appréhender le continent africain. Si la coopération militaire contribue au rayonnement de la France, d'un point de vue diplomatique et stratégique, il est évident que ce ne sont pas les seules raisons. Avant de vous accorder ma confiance, permettez-moi de clarifier les choses.

Le Nigéria étant l'un des pays d'Afrique aux très hautes potentialités, nous avons évidemment tout intérêt à nous en faire un allié. Selon Lionel Zinsou, banquier d'affaires franco-béninois, « le Nigeria fait 7 % de croissance depuis huit ans, il est solvable, il a moins de 2 % de déficit budgétaire et sa dette se chiffre à 20 % du PIB. Il a les moyens de réaliser de grands investissements. » Le pays dispose par ailleurs de quelque 43 milliards de dollars de réserves de change : voilà une aubaine pour la France qui cherche à conquérir de nouveaux marchés !

Si les avantages économiques de ce rapprochement sont indéniables, ils ne sont pas les seuls facteurs de ce nouvel engouement. Car le Nigéria est aussi un pays déchiré, depuis presque vingt ans, par les guerres ethnico-religieuses. Ce mardi encore, les attaques meurtrières perpétrées par Boko Haram ont emporté dix personnes près du lac Tchad. Boko Haram frappe, persécute et se retourne contre la population qui lui tourne le dos. Si l'État islamique, dont il est issu, est moribond, ses idées sont bien vivantes et inspirent un vivier de terroristes qui peuvent frapper à tout moment, en Afrique comme en Europe. Si notre coopération avec le Nigéria peut, par ricochet, nous permettre de tenir à distance ce bastion de terroristes et de le prendre en tenaille grâce à nos forces présentes au Tchad, j'y suis évidemment favorable.

Et puis, naturellement, ne soyons pas naïfs : si le Nigéria est si important, c'est aussi parce qu'il est le pays le plus peuplé d'Afrique. Or, avec une pression migratoire qui ne faiblit pas et une courbe démographique exponentielle, l'Afrique inquiète, à juste titre. En 1930, le continent comptait 150 millions d'habitants. Aujourd'hui, la population est passée à 1,3 milliard d'habitants, dont 40 % ont moins de 15 ans, et demain, en 2050, on estime que l'Afrique comptera 2,5 milliards d'habitants, contre 450 millions d'habitants vieillissants en Europe.

Selon Stephen Smith, 42 % des Africains âgés de 15 à 25 ans déclarent vouloir quitter l'Afrique. Autant dire que, si l'Afrique ne trouve pas rapidement des solutions, la pression démographique rimera, bien sûr, avec une pression migratoire accrue. Contrairement à ce qu'affirment certains, l'essentiel des migrants vient des pays qui portent l'espoir de l'Afrique, comme le Sénégal, le Ghana, la Côte d'Ivoire, le Kenya ou le Nigéria. Comme le dit toujours Stephen Smith, c'est l'Afrique émergente qui migre en Europe, et non pas l'Afrique de misère. Conséquence : l'Afrique se vide de ses forces vives, ce qui diminue considérablement sa capacité à se développer pour offrir à sa population des conditions de vie acceptables.

Les potentialités exceptionnelles du Nigéria en font un pays d'intérêt stratégique de premier ordre pour la France, d'autant que le Nigéria ambitionne de faire partie des vingt premières puissances mondiales d'ici à 2050 – un objectif tout à fait atteignable, puisque le Nigéria est le premier réservoir de pétrole d'Afrique. Voilà une raison supplémentaire de commencer à tisser des liens sérieux avec ce pays.

J'ai cependant une réserve, ou plutôt une question : quelles garanties nous donnerez-vous contre la corruption omniprésente, notamment dans l'armée nigériane, dont savez comme moi qu'elle est noyautée par les terroristes ? Il ne faudrait pas que nos armes et nos savoirs se retournent prochainement contre nous.

Pour toutes ces raisons, je voterai la ratification de cet accord de coopération en matière de défense entre la France et le Nigéria.

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