Intervention de émilie-Pauline Gallie

Réunion du jeudi 6 juin 2019 à 9h00
Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques

émilie-Pauline Gallie, rapporteure pour l'IHEST :

– Monsieur le Président, Monsieur le Vice-Président, Mesdames et Messieurs les sénateurs, Mesdames et Messieurs les députés, Mesdames et Messieurs les membres du jury, Mesdames et Messieurs, je vous remercie de me donner l'occasion de présenter notre travail sur l'humain en quête d'états limites, à travers le cas des états modifiés de conscience. Même si nous savons qu'un tel sujet peut faire sourire, la société s'en est déjà emparée depuis longtemps. Nous le voyons à travers de nombreux exemples. Le premier d'entre eux est celui de la prise d'ayahuasca, herbe amazonienne hallucinogène. Cette pratique ancestrale pour les Amérindiens prend de l'ampleur chez les Occidentaux. Le deuxième exemple est celui de l'hypnose, qui semble de plus en plus utilisée.

Au départ, ce sujet a déstabilisé les plus rationnels d'entre nous. Lors des premiers entretiens, nous sommes passés de l'éloge des champignons à la défense du LSD, qui pouvait parfois être mis sur le même plan que le yoga ou l'hypnose. En tant qu'auditeurs et auditrices de l'IHEST, nous pouvions nous demander où était la science. Nous souhaitons aujourd'hui vous montrer comment nous sommes passés de l'étonnement à une conviction partagée de la nécessité de développer des connaissances sur le sujet des états modifiés de conscience (EMC).

Malgré leur caractère ésotérique, décalé, voire a priori peu scientifique, les EMC doivent être pris très au sérieux. Les EMC constituent un territoire largement inexploré, alors même que les risques et les enjeux sont déjà évoqués. Dans la littérature, il n'existe aucune définition faisant consensus. Nous vous proposons donc celle-ci : les états modifiés de conscience sont des expériences pouvant affecter radicalement les perceptions, les notions de temps et d'espace, le schéma corporel, la distinction entre soi et autrui et les bases mêmes de la rationalité. Dit autrement, on n'est plus tout à fait soi, au sens cartésien du terme.

Il existe au moins trois grandes méthodes d'accès aux EMC, dont certaines sont illicites en France. Il y a la prise de substances (champignons hallucinogènes, LSD, nouveaux produits de synthèse ou ayahuasca), mais aussi les pratiques mentales (hypnose, méditation, yoga, transe) et enfin les nouvelles technologies et les objets connectés, tels que les lunettes de réalité virtuelle ou caissons d'isolation sensorielle.

La science se pose deux grandes questions : comment fonctionne le cerveau quand l'être humain est dans cet état ? Quelles seraient les applications potentielles et les conséquences sociétales ? Alors que les IRM et autres techniques d'imagerie moderne démontrent que des zones différentes du cerveau sont en activité quand les sujets sont en EMC, peu de théories scientifiques expliquent ce phénomène. En premier lieu, ces connaissances limitées sont dues au fait que la recherche n'est pas développée les concernant. La deuxième explication a trait aux difficultés technologiques majeures. En effet, les résultats des expériences dépendent non seulement du protocole, mais aussi de l'état psychologique du sujet, de son environnement, de la relation encadré-encadrant. Il est donc impossible d'établir une preuve par l'analyse statistique. Par conséquent, la méthodologie actuelle reconnue de randomisation à l'aveugle, utilisée dans les essais cliniques, ne semble pas pouvoir fonctionner pour les EMC. Or cette absence de connaissance scientifique robuste et fiable, cristallise à la fois les peurs, les espoirs et les fantasmes. En d'autres termes, il s'agit de la peur d'endommager son fonctionnement neuronal en basculant vers la psychose, mais aussi de l'espoir ou du fantasme de guérir en allant explorer des réserves physiologiques inexplorées.

Il existe donc des enjeux majeurs pour la société à s'intéresser davantage aux EMC, dont les pratiquants semblent de plus en plus nombreux sans qu'il soit possible de les quantifier. Le premier enjeu consiste à encadrer les effets négatifs potentiels des EMC. Pour bien le comprendre, il est utile de rappeler les trois risques principaux généralement évoqués : la manipulation des personnes à des fins sectaires, commerciales ou politiques, les troubles à l'ordre public et l'atteinte à l'intégrité de la personne. Il convient par conséquent d'encadrer les pratiques, comme l'ont souligné toutes les personnes rencontrées. Il faut également protéger la société vis-à-vis de ces pratiques, notamment en réfléchissant à la responsabilité civile des personnes en EMC. Enfin, la réflexion doit porter sur l'encadrement éventuel des opportunités économiques et du nouveau marché autour des EMC.

Le deuxième enjeu vise à encourager les effets positifs potentiels, en encadrant les risques. L'application la plus connue aujourd'hui concerne la santé et les soins. En effet, les substances hallucinogènes semblent avoir fait leurs preuves en psychiatrie ou pour traiter des symptômes de stress post-traumatique. L'hypnose est utilisée par certains médecins en chirurgie, soins palliatifs et pour les douleurs chroniques. Le cas de l'hypnose est intéressant, car symptomatique du chemin à parcourir. Alors que son intérêt thérapeutique a été reconnu depuis longtemps, ce n'est que très récemment que l'Ordre des médecins et la Sécurité sociale l'ont pris en compte.

Au-delà de la santé, les EMC sont aussi utilisés pour la recherche de performance (sportifs, militaires, managers, créateurs…) et plus largement, pour le bien-être.

En résumé, il faut garder à l'esprit que l'absence de recherche et de statistiques sur les EMC ne permet pas de s'assurer de la réalité des risques, tandis que les effets positifs n'ont été que partiellement démontrés. Il y a donc un risque de manipulation de la société dans un sens ou dans un autre, laissant la place à des objectifs purement mercantiles ou militants.

En conclusion, nous espérons vous avoir convaincus que les EMC constituent un enjeu de recherche pluridisciplinaire à investir, afin de contribuer à éclairer les décideurs et les citoyens. Le but de ces études scientifiques ne doit pas seulement être une recherche de preuve sur une méthode, mais doit aussi porter sur les effets à long terme et l'innocuité des pratiques.

Nous proposons deux pistes d'action. Pour les décideurs, il s'agit d'attribuer un financement conséquent aux recherches sur les EMC. Pour les scientifiques, il convient de faire en sorte que les angles méthodologiques deviennent des objets de recherche en soi, afin de s'assurer de la robustesse des résultats.

Pour finir, nous faisons appel à Vernon Subutex, héros de Virginie Despentes, qui organise des convergences, sortes de concerts avec DJ où l'alcool et les drogues sont interdits. Ces convergences permettent d'atteindre collectivement des états de bien-être et d'extase, juste en écoutant de la musique. Je citerai l'un des protagonistes : « Et le lendemain matin, c'était Woodstock, mec. Des bisous, des câlins. Une meute de peluches, voilà ce qu'on était. Tu te rends compte ? On en est là, mec. (..). Tu perçois presque rien, c'est caché dans les ondes. Dans le futur, je t'assure, on va vendre ça. Des clés USB avec X. »

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