⚠️ Attention : du fait de profonds changements sur le site de l'Assemblée, les compte-rendus des commission
ne peuvent plus être intégrés depuis avril 2020. Notre équipe de bénévoles travaille à trouver des palliatifs à cette situation.
Par ailleurs depuis la pandémie, l'Assemblée ne publie plus les présences aux réunions de commissions.

Intervention de Amiral Christophe Prazuck

Réunion du jeudi 3 octobre 2019 à 9h00
Commission de la défense nationale et des forces armées

Amiral Christophe Prazuck, chef d'état-major de la marine :

Avant toute chose, Madame la présidente, je tiens à vous féliciter pour votre récente élection, et j'adresse mes sincères remerciements à votre prédécesseur, pour son action continue, persévérante et originale – je pense aux visites régulières qu'il a effectuées, dans certaines unités, ce qui était une bonne manière de saisir dans la durée les contraintes et la réalité de la vie des marins.

Je commencerai par quelques mots sur l'actualité de la marine depuis le 3 juillet dernier.

Le groupe aéronaval est rentré de sa mission Clemenceau, une mission de quatre mois qui l'a mené de Toulon à Singapour, et jusqu'en mer de Chine méridionale pour un de ses escorteurs. C'est l'occasion pour moi de saluer la performance qui a permis au Charles de Gaulle de retrouver la mer dans les délais prévus, après dix-huit mois passés en entretien.

Cette mission a contribué à plusieurs opérations françaises, notamment au-dessus de la Syrie lors de la bataille de Baghouz. Elle a également permis de renforcer la coopération européenne, puisque le porte-avions a été accompagné de manière très durable par des escorteurs espagnols, italiens, portugais, britanniques et danois. Dans la région de l'Indo-Pacifique –, une région de plus en plus importante pour notre économie et nos approvisionnements –, le groupe aéronaval a également beaucoup travaillé avec la marine indienne, grand partenaire stratégique, ainsi qu'avec les marines américaine, australienne et japonaise, et les forces armées singapouriennes.

Dans un autre registre, nous avons retrouvé le sous-marin Minerve, disparu depuis cinquante et un ans. Les familles continuaient à se demander pourquoi on ne le retrouvait pas. À vrai dire, des recherches avaient été conduites, auxquelles avait même participé le commandant Cousteau, mais les moyens technologiques étaient à l'époque largement insuffisants. C'est grâce aux nouvelles technologies, en nous appuyant sur des enregistrements sismiques consultés au service historique de la défense et avec le concours du Commissariat à l'énergie atomique et de ses super-ordinateurs, que nous avons pu redéfinir une zone de recherche puis, grâce aux drones sous-marins de l'IFREMER et d'une société américaine, localiser la Minerve. Une cérémonie a réuni, en mer, sous la présidence de la Ministre, deux cent cinquante descendants des marins, à la verticale de l'épave, qui gît par deux mille trois cents mètres de fond.

Juste avant de retrouver la Minerve, nous avions mis à l'eau le Suffren. Les essais se poursuivent actuellement à quai à Cherbourg, et le sous-marin devrait prendre la mer début 2020 pour des essais techniques qui devraient durer jusqu'à l'été prochain ; ils portent sur sa propulsion mais également sur son armement, puisqu'il emportera des missiles de croisière.

Dans une perspective plus historique, je voudrais également m'arrêter sur le décès de l'amiral Louzeau, un de mes prédécesseurs, qui est l'une des personnalités très singulières de notre marine, puisqu'il a été le premier commandant du Redoutable, après avoir commencé sa carrière dans la marine dans les années cinquante en Indochine où il décrocha trois croix de la valeur militaire. Il avait embrassé la carrière de sous-marinier, métier particulièrement dangereux à une époque où les sous-marins connaissaient des accidents parfois tragiques. S'étant spécialisé dans l'énergie atomique, il a suivi la construction du Redoutable qu'il a ensuite commandé. On peut donc le considérer comme le premier acteur de la composante océanique de notre dissuasion.

Plus tard, il continuera sa carrière, notamment comme commandant de la flotte de surface, au large du Liban en pleine guerre civile, dans les années quatre-vingt. En tant que chef d'état-major de la marine, dans un temps où l'état-major des armées (EMA) jouait un rôle moins important dans les opérations, il a conduit une opération qui résonne singulièrement aujourd'hui, l'opération Prométhée, dans le détroit d'Ormuz. En raison des menaces qui y pesaient alors sur les navires de commerce français, une grande partie de notre marine y fut déployée pendant quatre cent quinze jours autour d'un porte-avions. Au terme de sa carrière, il assistera à la chute du mur de Berlin et à la dislocation du pacte de Varsovie.

En cinquième lieu, je voudrais également insister sur le changement de modèle de la marine – sur lequel je reviendrai au moment d'évoquer la LPM à hauteur d'homme – avec, cet été, l'armement du deuxième équipage de l'Aquitaine à Brest, du deuxième équipage du Languedoc à Toulon et du deuxième équipage du Flamant à Cherbourg

Enfin, j'avais dû vous parler au mois de juillet du tir d'interception d'un missile supersonique volant à Mach 2.5, réussi par la FREMM Bretagne, dans le cadre de l'exercice Formidable Shield, organisé par l'OTAN au nord de l'Écosse, grâce à son système d'autodéfense Aster 15. Cela s'inscrit dans nos efforts pour tester au maximum les limites de nos systèmes d'autodéfense. C'est dans la même perspective que, la semaine dernière, la frégate de défense aérienne Forbin a engagé avec un missile une cible que le Languedoc avait détectée avec ses propres radars et lui avait transmise par liaison de données. Cette synergie entre, d'une part, un bâtiment qui détecte et, de l'autre, un bâtiment tireur, qui peut rester discret car il n'émet pas avec son propre radar, était pour nous une première. C'est à cette marine de combat, prête aux engagements les plus durs, que je travaille dans le plan stratégique de la marine, connu sous le nom de plan Mercator.

J'en viens au projet de loi de finances. Il est totalement conforme à la LPM, dans une dynamique de croissance, ce qui est évidemment un signal extrêmement positif. Sans cette dynamique, nous serions aujourd'hui dans une situation particulièrement difficile. Nous avons vécu sur nos acquis et pu voyager un temps en première avec un ticket de seconde, mais le contrôleur, à savoir le temps, l'usure des matériels, frappe à la porte de notre compartiment… Cette augmentation du budget conformément à la LPM est donc absolument nécessaire et parfaitement bienvenue.

Parmi les objets emblématiques de ce projet de loi de finances pour la Marine, on note, d'une part, la commande de trois Hawkeye E-2D, des avions de surveillance aérienne embarqués sur le Charles-de-Gaulle, qui donnent de la profondeur d'action au Rafale aujourd'hui et au SCAF demain, puisque ces avions seront toujours en service lorsqu'il arrivera ; et d'autre part, la livraison du Suffren à l'été 2020.

Conformément à la LPM, ce projet de loi de finances est à hauteur d'homme, c'est-à-dire qu'il prévoit un certain nombre d'actions en faveur des marins. Cela concerne d'abord les équipements, notamment pour les fusiliers marins et les commandos, qui devraient recevoir des gilets pare-balles, des appareils de visée, des holsters, des caméras, bref, tout ce dont ils ont besoin pour conduire les opérations. Un effort particulier est fait sur l'hébergement et les infrastructures non opérationnelles. Enfin, à ma grande satisfaction, la ministre a pu vous annoncer qu'elle poursuivait l'expérimentation des bâtiments à double équipage, sur deux nouvelles frégates multimissions (FREMM), l'une en 2020, l'autre en 2021.

Il faut ensuite souligner les mesures indemnitaires, avec la transposition du PPCR – Parcours professionnels, carrières et rémunérations – aux militaires et la refonte de la prime de lien au service, qui est un outil très utile pour fidéliser nos marins.

Je signale également que nous mettons en place cette année des bourses pour accompagner des étudiants dans leurs études supérieures, du BTS jusqu'au master de cyberdéfense. Nous espérons en attribuer environ cent soixante, en échange d'un engagement à servir pendant quelques années : plus la bourse sera élevée, plus l'engagement demandé sera important.

Enfin, dans cette LPM à hauteur d'homme, il convient également d'inclure l'augmentation des effectifs de trente-neuf postes. Cela reste modeste, mais cela me permet, grâce à une réorganisation interne de répondre aux besoins opérationnels. Sur ces trente-neuf postes, vingt-neuf correspondent aux priorités de la ministre : le cyber, le renseignement, la digitalisation, l'intelligence artificielle, la sécurité et la protection, et tout ce qui peut permettre de muscler l'environnement des forces ; les dix autres seront affectés aux drones, auxquels est consacré un effort particulier.

Ce budget donne également toute sa place à la régénération des matériels : il s'agit de réparer avant de remplacer. Sont ainsi prévus un nouveau contrat pour l'entretien des sous-marins nucléaires d'attaque (SNA), un contrat pour l'entretien des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) et des contrats pour l'entretien des aéronefs, Rafale et Atlantique 2.

En matière d'infrastructures opérationnelles, la ministre vous a probablement annoncé une réorganisation budgétaire, qui a pu vous sembler une procédure purement administrative, éloignée des réalités du terrain, mais qui, tout au contraire, va permettre de redonner aux commandants de terrain, à Toulon, à Brest, à Lorient et Cherbourg, la responsabilité de déterminer leurs besoins et leurs priorités. Il ne s'agit pas de transformer les marins en maçons : le Service d'infrastructure de la défense conservera toute sa compétence technique et fonctionnelle.

Pour ce qui est de l'effort capacitaire, relevons notamment la découpe de la première tôle des frégates de défense et d'intervention (FDI) dans quelques semaines, l'arrivée des Atlantique rénovés au standard 6, qui servent à la fois à la chasse aux sous-marins et soutiennent les troupes dans les opérations aéroterrestres. Ce sont d'excellents avions de renseignement, qui peuvent également délivrer des armements et sont très utilisés en Syrie et au Sahel.

Est également budgétée la location d'une flotte intérimaire d'hélicoptères, qui permettra de remplacer pour un MCO maîtrisé les Alouette à bout de souffle. Aujourd'hui, l'heure de vol d'un Alouette 3 se chiffre environ à 13 000 euros. En renonçant à ces vieux hélicoptères, je peux louer des appareils au coût de maintenance bien plus faible, en attendant l'arrivée de l'hélicoptère interarmées léger (HIL).

Reste enfin la question des missiles. Pendant dix ans, chaque fois qu'il a fallu rogner quelque part, on l'a fait sur les munitions, et aujourd'hui le niveau des stocks est trop bas. La LPM doit nous permettre de revenir à ce qu'on a toujours estimé comme étant le stock minimum de référence. Cela coûte cher et nécessite la mise en place d'un processus industriel ; mais nous engageons, de manière encore plus significative que l'an dernier, la révision à mi-vie de nos missiles Aster et de nos missiles Exocet, à quoi s'ajoutent des commandes pour armer nos futurs bateaux, en particulier les frégates de défense et d'intervention (FDI).

Nous mettons par ailleurs l'accent sur l'innovation, en lien avec l'Agence de l'innovation de défense (AID), autour de deux axes : l'innovation d'usage, qui remonte du terrain, mais également et surtout la maintenance prédictive. Nous essayons pour ce faire de mettre en place de nouveaux algorithmes, avec le Service de soutien de la flotte (SSF) et travaillons en collaboration avec Naval Group sur des procédés de fabrication additive. Pour la première fois, Naval Group a réalisé des hélices de chasseurs de mines qui pèsent environ quatre cents kilos et font deux mètres cinquante de diamètre, à l'aide d'une imprimante 3D, que je vous invite à aller voir à Indret, tant ses dimensions sont impressionnantes.

Enfin, l'analyse de données massive reste une priorité, notamment dans le domaine de la sécurité maritime.

J'en terminerai par quelques points de vigilance.

Vous avez mentionné les ressources humaines, qui, d'une année sur l'autre, n'offrent pas toujours une bonne prévisibilité, du fait de l'évolution de facteurs extérieurs, les retournements de situation économique, la prochaine réforme des retraites ou la nouvelle politique de rémunération des militaires peuvent être à l'origine de mouvements difficiles à anticiper.

Je reste d'autant plus vigilant qu'on a terminé 2018 très en dessous des effectifs autorisés. J'ai donc sonné le tocsin, et le rappel au poste de combat en matière de recrutement. Nous avons multiplié les initiatives, au plan local mais également avec la mise en place des cent soixante bourses dont je vous ai parlé. En matière de recrutement, nous développons également les procédures digitales : sur notre site www.etremarin.fr, nous renforçons le suivi et la relance des contacts, via la diffusion d'informations et de propositions d'offres d'emploi. Cela a l'air de fonctionner assez bien ; nous poursuivons nos efforts d'innovation pour ne pas connaître à nouveau la situation de 2018.

J'ai déjà parlé des munitions. Nous avons fixé un premier palier en 2022, pour les munitions simples : munitions d'artillerie, bouées, torpilles et autres. Vers 2025, en fin de LPM, nous devrions atteindre le second palier, qui concerne la remise à niveau des munitions complexes et des missiles. En parallèle, nous devons augmenter notre pratique du tir : pour savoir si une arme fonctionne, il faut l'utiliser. Mon objectif est donc de pouvoir, à partir de 2022, faire tirer une munition complexe par bateau de premier rang tous les deux ans, ce qui n'est pas démesuré et permet de s'assurer que toute la chaîne de tir fonctionne.

Concernant nos bâtiments enfin, vous avez voté une LPM en croissance, ce qui est très positif, mais les nouveaux bateaux ne sont pas encore à quai. Il faut du temps pour les construire, du temps administratif pour lancer les appels d'offres. Certes, dans votre esprit, les bateaux existent : la FDI, cela fait tellement longtemps qu'on en parle ! Mais pas une tôle en réalité n'a encore été découpée, et les marins ne l'ont pas encore vue. Il va donc falloir prolonger et entretenir – avec le budget nécessaire – des bateaux que l'on n'imaginait pas devoir pousser aussi loin, nos SNA, nos chasseurs de mines et nos patrouilleurs hauturiers. Les marins de ces bateaux vont donc devoir se retrousser les manches en attendant que les nouveaux bâtiments arrivent, ce qui reste pour moi un sujet de préoccupation.

Vous avez devant vous un chef d'état-major fier de ce que nous avons accompli ces derniers mois et ces dernières années. Nous sommes une marine d'emploi, très présente dans toutes les zones à enjeu, aussi loin soient-elles, y compris en mer de Chine méridionale, y compris dans la zone Indo-Pacifique, sans oublier, plus près de chez nous, les zones où il faut lutter contre le terrorisme, protéger nos intérêts économiques, lutter contre les pollutions maritimes et préserver l'environnement.

Vous avez devant vous un chef d'état-major confiant dans l'avenir. La LPM en cours est celle qui va faire de nos armées et de notre marine des forces uniques en Europe par leurs capacités. Cela ne m'empêche pas de rester vigilant sur toutes les questions ayant trait à la gestion des ressources humaines, des munitions mais aussi à la prolongation de ces « vieilles bailles », comme on dit dans la marine, les bateaux les plus anciens, de trente-cinq à quarante ans d'âge.

Aucun commentaire n'a encore été formulé sur cette intervention.

Inscription
ou
Connexion