Intervention de Benoît Hancart

Réunion du mardi 29 octobre 2019 à 17h00
Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques

Benoît Hancart, directeur des relations institutionnelles France, Thales Alenia Space (TAS) :

Monsieur le président, mesdames et messieurs les parlementaires, je vous remercie également pour l'organisation de cette audition.

Je vous demande en préambule d'excuser le président de Thales Alenia Space (TAS), Jean-Loïc Galle, retenu par d'autres obligations.

Mon intervention s'articulera autour de trois points. Le premier prendra la forme d'un rappel de ce qu'apportent les satellites à nos concitoyens. J'essaierai ensuite de répondre à la question de savoir pourquoi les États investissent dans les satellites, avant d'envisager les raisons pour lesquelles la France doit investir au sein de l'Agence spatiale européenne, en particulier lors de son prochain conseil ministériel.

Les satellites sont à l'évidence des outils d'accès et de diffusion de l'information, au bénéfice des citoyens. La première idée qui me vient à l'esprit concerne par conséquent la réduction de la fracture numérique et l'accès à internet dans les zones blanches, qui ne verront jamais la fibre optique, trop chère et non rentable. Je pense dans ce contexte au satellite KONNECT VHTS, que nous sommes en train de développer pour le compte d'Eutelsat, en coordination avec Orange, et qui sera mis en orbite en 2021 afin d'apporter l'internet à ces zones blanches.

Le deuxième élément concerne la météorologie : les images de nuages en mouvement que nous voyons tous les soirs à la télévision dans les bulletins météorologiques proviennent de satellites de deuxième et troisième générations fabriqués à Cannes, pour le compte de l'agence européenne de météorologie Eumetsat.

Les satellites permettent également une gestion optimisée de tous nos déplacements. Nous avons tous un GPS ou un Galileo sur nos portables ou dans nos voitures. Ceci permet aussi l'atterrissage des avions ; je pense par exemple au système EGNOS développé par Thales Alenia Space (TAS) et opérationnel depuis 2011 pour l'aviation civile et commerciale.

Les satellites sont par ailleurs des outils permettant une connaissance approfondie de la santé de notre planète, des sources de pollution et de déforestation. Ceci est la mission des satellites Sentinel du programme Copernicus de la Commission européenne, auquel Thales contribue largement.

Il faut enfin citer le rôle joué par les satellites de renseignement ou de télécommunications sécurisées tels que CSO ou Syracuse dans l'efficacité de nos opérations militaires.

Je pourrais ainsi multiplier à l'envi les exemples très concrets d'apport des satellites pour nos concitoyens.

Pourquoi les États investissent-ils dans les satellites ?

La réponse tient tout d'abord au fait que les satellites sont des infrastructures de souveraineté répondant à des enjeux sociétaux clés, à commencer par la sécurité et la défense, avec le renseignement et les communications sécurisées.

Le deuxième aspect est une question de rayonnement des pays, sur des enjeux tels que le changement climatique : il est par exemple important de savoir vérifier de manière autonome le respect des traités et engagements des États en matière de limitation des émissions de gaz à effet de serre. L'enjeu est également, pour chaque État, de mobiliser sa communauté scientifique et de faire rêver sa population, d'où la nécessité d'être un acteur de la conquête spatiale.

Pourquoi, dans ce contexte, la France doit-elle investir à l'ESA, et en particulier au conseil ministériel ?

Au-delà du développement d'infrastructures spatiales d'exploration, de science, d'observation ou de télécommunication, l'investissement de la France à l'ESA lui permet de maintenir dans la durée et sur le territoire national un savoir-faire humain et industriel de haut niveau, compétitif et ne dépendant pas de pays tiers. Ce savoir-faire est indispensable à la France pour développer en toute autonomie, au niveau de performance demandé et à un prix acceptable, ses propres systèmes stratégiques, en particulier ceux du ministère des armées pour le renseignement, qu'il soit d'écoute, d'images ou de sécurité.

Je crois que la France peut aujourd'hui être fière de disposer d'une industrie du satellite compétitive au niveau mondial. J'en veux pour preuve l'exemple du domaine très compétitif des télécommunications, et ce en dépit d'un investissement britannique supérieur de 80 % à celui de la France lors des trois dernières conférences ministérielles de l'ESA dans ce domaine, d'un marché atone dans ce secteur avec une baisse drastique du marché des satellites géostationnaires, passant de 25 appels d'offres en 2014 à 8 en 2018, et bien que l'Europe soit une véritable passoire pour les satellites importés des États-Unis. Ainsi, selon la dernière étude d'Eurospace, les États-Unis sont le principal exportateur mondial de satellites de télécommunication, l'Europe en étant la principale destination. Cette même étude estime le déficit commercial européen avec les États-Unis à plus de 2 milliards de dollars sur la dernière décennie. Sur vingt ans, ce déficit a plus que décuplé. La situation va donc de mal en pis.

Malgré cela, la filière française fabriquant les satellites de télécommunications résiste. Sur les cinq dernières années, la part de marché d'Airbus et de Thales Alenia Space est restée supérieure à 30 % en termes de prises de commandes et dépasse même 50 % sur les neuf premiers mois de 2019. Globalement, deux des trois premiers maîtres d'oeuvre mondiaux en matière de satellites de télécom sont européens. Cette réussite est le fruit de deux facteurs, dont le premier est le fort autofinancement de l'industrie dans ce domaine : TAS a ainsi multiplié par quatre son auto-investissement au cours des cinq dernières années et je pense que la tendance est similaire chez Airbus. La seconde raison de la réussite de la filière télécom est l'investissement de la France dans le programme de télécommunications ARTES de l'ESA, qui a permis de financer notamment les plateformes électriques et les charges utiles placées sur ces satellites de très haut débit, contribuant en particulier à la réduction de la fracture numérique. Depuis 2014, Airbus et Thales ont ainsi vendu une vingtaine de plateformes électriques et TAS a remporté 6 des 7 compétitions ouvertes au niveau mondial ces dernières années sur le marché des satellites à très haut débit. L'ensemble de ces contrats représente une prise de commandes cumulée de plus de 4 milliards d'euros, ainsi que la préservation et le développement de plusieurs milliers d'emplois.

D'une manière générale, le maintien de la compétitivité de l'industrie du satellite repose sur deux piliers. Le premier est le soutien à l'innovation et à la R&D. Ceci est important car nous vivons une période au cours de laquelle les ruptures technologiques se succèdent, à cause notamment du déploiement généralisé des technologies digitales. Le second aspect concerne l'existence d'un marché institutionnel européen captif : je pense notamment ici à l'existence de grands programmes d'infrastructures spatiales au niveau européen, tels que les projets Galileo et Copernicus, les missions d'exploration martienne ou lunaire, ou encore les missions scientifiques dans le système solaire et au-delà. Si la France ne participe pas à l'ESA et ne contribue pas à ces programmes, alors l'industrie française du satellite ne pourra pas assurer de leadership dans ce domaine : ceci est mathématique.

Je dirai pour conclure que l'investissement dans l'industrie du satellite rapporte : la dernière étude Eurospace montre ainsi que la balance commerciale européenne en matière de satellites est positive et se monte à quelque 300 millions d'euros par an, soit 2 % du surplus de la balance commerciale européenne. Notons que ces 2 % ont été créés par moins de 0,01 % de l'emploi manufacturier en Europe, ce qui montre l'effet de levier de l'industrie satellitaire en matière de création de richesse.

Cet effort de compétitivité de la filière satellitaire européenne doit être renforcé, dans un contexte où le soutien apporté à ses principaux concurrents mondiaux, notamment américains, est très fort.

J'évoquerai enfin l'idée de renforcer la préférence européenne dans le domaine des satellites, en particulier pour répondre aux besoins institutionnels des États européens.

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