Intervention de Général François Lecointre

Réunion du mardi 15 octobre 2019 à 19h05
Commission de la défense nationale et des forces armées

Général François Lecointre, chef d'état-major des armées :

Vous avez raison, le choix a été fait il y a quinze ans d'abandonner la capacité de défense sol-air d'accompagnement qui était assurée par les Roland, système de missiles à moyenne portés sur caisse blindée chenillée qui pouvaient accompagner dans la bataille, en particulier, le corps blindé mécanisé. En remplacement, nous avons essayé de développer la capacité d'accompagnement du système de défense sol-air à très courte portée Mistral, ce qu'il fait moins bien, puisqu'il ne peut se déplacer au rythme des blindés ni sur les mêmes terrains. De son côté, l'armée de l'Air avait conservé un système identique de courte portée, le système Crotale, conçu pour les bases aériennes et non pour le champ de bataille. Par ailleurs, nous disposons du système à moyenne portée SAMPT, mis en oeuvre par l'armée de l'Air. Les moyens dont nous disposons aujourd'hui en courte ou en moyenne portée, Crotale et SAMPT, permettent de défendre les bases aériennes et les bases à vocation nucléaire dans le cadre du contrat opérationnel en matière de dissuasion, mais ils ne permettraient pas d'accompagner au combat une manoeuvre mobile offensive d'un dispositif terrestre. Je le répète, il y a le pis-aller du missile sol-air à très courte portée (SATCP) et le choix qui a été fait tient à ce que nous considérons que nous avons ou que nous aurions la supériorité aérienne.

Vous avez raison, le phénomène drone change la donne, assez peu contre des véhicules blindés, mais ce que nous savons de l'attaque contre le site Aramco en Arabie Saoudite montre que des drones assemblés à partir de moyens récupérés dans divers endroits du monde peuvent menacer très sérieusement des dispositifs tactiques ou mobiles. Nous y réfléchissons. La question aujourd'hui est de déterminer la vraie menace dans la troisième dimension. Alors que j'étais raisonnablement couvert en très courte portée, moyenne portée et courte portée par une adaptation des procédés de la très courte portée, comment vais-je prendre en compte dans les années qui viennent la menace qui apparaît de plus en plus forte ? Je pense aux technologies « nivelantes » qui se retrouveront très prochainement sur les théâtres où nous sommes déployés, en particulier en Afrique. Nous lançons une réflexion sur ce thème.

Dites bien aux officiers que vous rencontrez que c'est à ce quoi ils doivent penser. Ils pensent Roland, défense sol-air courte portée d'accompagnement, des schémas que j'apprenais à l'école de guerre ? Tout cela est fini et la situation évolue très vite. Je comprends leur réflexion, elle est saine, mais ils doivent la resituer dans un cadre plus global de nouveaux entrants, de nouveaux mobiles dans la troisième dimension et de nouveaux moyens de menaces sur nos propres forces.

Madame Gipson, vous m'interrogez sur l'action civilo-militaire. J'ai évoqué et vous avez évoqué vous-même le P3S qui a été lancé par le Président de la République et pour lequel les Européens vont se mettre en ordre de marche afin de mieux coordonner leurs actions de développement civil. Je vous disais que j'essaie de mon côté, en m'appuyant sur le général Eberhard Zorn, le chef d'état-major des armées allemand, d'obtenir qu'à la charnière du civil et du militaire, nous coordonnions mieux nos efforts de coopération et de reconstruction de ces armées. Il s'agit à la fois de mieux coordonner nos actions dans un cadre bilatéral et de mieux coordonner nos actions bilatérales avec les actions européennes de type mission European union training mission in Mali qui fait de la formation de ces armées.

Par ailleurs, un travail est réalisé en coordination et en cadencement précis avec l'Agence française de développement (AFD), notamment dans l'opération Barkhane. Depuis plus d'un an, un conseiller de développement issu de l'AFD est placé aux côtés du commandant de l'opération Barkhane, qui a réussi à changer les esprits et les mentalités – il y avait sans doute une prévention contre les armées dans le monde du développement – et la vision qu'un projet de développement ne peut être qu'à très long terme. Les armées étaient soupçonnées de vouloir instrumentaliser l'aide au développement ou l'action civile pour mieux favoriser leurs objectifs militaires, ce qui n'est pas faux, puisque les deux sont très liés. Nous avons réussi à désarmer ces préventions et à obtenir que l'AFD, tout en continuant à développer des projets de très long terme, imagine avec nous de développer des projets de court ou de moyen terme permettant d'accompagner le retour de l'État au moment même où nous reconstruisons les forces et où nous battons l'ennemi. C'est en cours et fonctionne très bien. Nous essayons de le faire également avec les Maliens, non dans le cadre de Barkhane mais dans celui de la coopération renforcée que nous avons avec eux depuis quelques mois.

Monsieur Son-Forget, vous avez raison, nous avons renoncé à l'autonomie en matière de munitions de petit calibre. On ne peut pas tout faire. La DGA a choisi de se concentrer sur les technologies à haute valeur ajoutée et les armes et munitions complexes dans lesquelles nous introduisons des outils de géo-positionnement et d'autres éléments technologiquement en pointe. Je comprends les risques qui pèsent sur l'emploi et les difficultés que cela représente mais, de même que nous avons abandonné la filière des armements de petit calibre en France, il ne me paraît pas incohérent d'abandonner la filière des munitions de petit calibre. Même si l'armée de Terre a rencontré des problèmes avec des munitions de 5,56 mm il y a une dizaine d'années, ce qui nous avait conduits à saisir le DGA et à exiger une plus grande rigueur dans les marchés à l'étranger, je ne peux pas ne pas prendre en compte notre intérêt à concentrer nos efforts sur la technologie à haute valeur ajoutée, qui fait notre puissance.

Par ailleurs vous avez raison, il y a nécessairement une difficulté morale au désengagement.

Par définition, le soldat s'engage en fraternité. La France a fait et fait encore le maximum pour être auprès des Kurdes et retenir le plus longtemps possible ses Alliés auprès d'eux.

M. Batut m'a posé une question sur le Burkina Faso. Comme je l'ai dit tout à l'heure, le G5 Sahel ne répond pas spécifiquement à la situation du Burkina Faso. Il a vocation à travailler sur les frontières et sur des bandes de cinquante kilomètres de part et d'autre de chaque frontière, avec une force unique placée sous un commandement unique au niveau opératif et, au niveau tactique, sous des commandements de secteurs qui sont autant de frontières, pour coordonner étroitement l'action de bataillons dédiés à cette force. Même si, demain, la force conjointe G5 Sahel, qui bénéficie d'un équipement et d'un effort financier particuliers des Européens, devient très opérationnelle, cela ne résoudra pas le problème du Burkina Faso et de l'extension de la crise à d'autres zones que celle dans laquelle elle était confinée au départ. Vous avez raison, il faut poursuivre nos efforts, mais en travaillant sur les armées nationales. Elles doivent se consolider. Nous devons poursuivre nos efforts pour le G5 Sahel bien sûr et par l'ONU. C'est ce que nous faisons dans le cadre du CJSOTF, en imaginant des coalitions ad hoc permettant l'engagement de plus d'Européens dans ce combat. Je ne vois pas comment imaginer une organisation spécifique, comme M. Kaboré et M. Issoufou l'ont réclamée. En tout cas, je n'arrive pas à fédérer les Européens dans une sorte de coalition internationale antiterroriste spécialement dédiée à ces pays. En réalité, cette coalition internationale existe déjà. L'ONU est présente. Elle a rappelé récemment, à l'occasion du renouvellement de son mandat, la priorité à accorder au centre du Mali, la zone à partir de laquelle s'opère la contagion au Burkina Faso. Nous mettons sur pied le CJSOTF qui aura vocation à agir aussi au nord du Burkina Faso. Je ne vois pas ce que nous pourrions créer de nouveau, mais nous poursuivons nos efforts.

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