Intervention de Dominique Robin

Réunion du jeudi 6 février 2020 à 9h30
Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques

Dominique Robin, directeur d'AtmoSud :

Je tiens tout d'abord à vous remercier pour votre invitation. Je m'exprimerai aujourd'hui à double titre, à la fois au titre de l'association que je représente, une association agréée par l'État, j'y reviendrai, et au titre de la fédération de l'ensemble des associations qui surveillent la qualité de l'air au quotidien sur l'ensemble du territoire. Vous l'avez rappelé, ce sont des structures régionales aujourd'hui. Je vais essayer de présenter la façon dont notre organisation peut apporter son concours dans ces situations, qu'elles soient incidentelles ou accidentelles, car globalement, ce sont des situations de crise.

Nous avons travaillé sur le sujet à la suite d'un premier événement qui nous a forcés à nous structurer. En 2013, un premier incident « Lubrizol » a donné lieu en 2014 à une instruction dite « Lubrizol ». Il nous avait déjà conduits à distinguer la réflexion entre d'une part la gestion de la crise, la façon de gérer les questions très urgentes, qui peuvent être létales, avec des procédures extrêmement rodées, et d'autre part la montée en puissance dans la population de cette question légitime autour d'un risque, qui est peut-être moins urgent au regard de l'action immédiate, mais qui est relatif à la notion de santé-environnement et des risques environnementaux.

En travaillant sur ces deux angles, nous avons réalisé un rapport aujourd'hui en ligne, qui vous sera diffusé. Il porte sur trois régions : la Normandie, et je crois que le nouvel événement que vous avez évoqué a bien témoigné à la fois de l'engagement et de l'organisation qui ont été mis en place depuis ; la région Auvergne-Rhône-Alpes et la région Provence-Alpes-Côte-d'Azur. Ces trois bassins industriels importants connaissent des incidents non pas quotidiens, mais extrêmement fréquents, et ces accidents posent des questions sur la façon dont nos actions peuvent être conduites.

Je vais aborder cinq points rapidement. Tout d'abord, le premier sujet pour nous, et pour les intervenants pendant ces crises, concerne la culture des acteurs.

Lorsque nous arrivons, les associations agréées de surveillance de la qualité de l'air, notre culture est celle de l'exposition chronique et des épisodes de pollution, que chacun connaît et qui se traduisent notamment par une pression sur la voiture, mais c'est vrai également pour l'industrie. Et puis, il y a l'urgence, le « mode pompiers » si vous me permettez cette formule.

Le premier travail est de trouver la bonne « longueur d'onde » pour le dialogue. En 2015, il y a eu un attentat dans l'une des raffineries de Marseille, à Berre-l'Étang précisément. Je me souviens qu'un pompier nous a expliqué qu'à l'aide de son appareil, il avait mesuré aux limites du site quelques dizaines de parties par million en volume (ppm) d'une substance. Cela nous paraissait énorme, car la valeur acceptée pour la population générale et pour les riverains en particulier, est mille fois moins importante.

La culture des acteurs retentit donc sur la perception du risque, avec la question du risque immédiat, et puis sur ce que vont subir les populations, qui va conduire à un certain nombre de symptômes plus ou moins graves – en l'occurrence, la population se plaignait de nausées, de toux, etc. Leurs craintes ne portaient pas forcément sur l'impact immédiat sur leur santé, ce que nous avons également retrouvé assez fortement pour Lubrizol. Ils se disaient plutôt : « Aujourd'hui, nous savons que la pollution atmosphérique a un impact sur la santé. Que peut-on dire d'une exposition qui n'entraîne pas l'hôpital, mais qui provoque quand même des symptômes ? » Un exemple vécu : nous avons eu un appel d'un gardien du site accolé à cette entreprise, qui nous a dit : « J'ai un enfant de trois mois, faut-il que je m'en aille ? » La question est donc : Comment crée-t-on les conditions d'un continuum d'information, en intégrant les doubles cultures ? Il ne s'agit pas de dire que la question du risque immédiat ne doit pas être traitée : à mon sens elle l'est parfaitement, en tout cas pour les épisodes auxquels j'ai participé, mais on a besoin de mieux intégrer cette question du risque environnemental qui fait partie de notre quotidien.

Le deuxième sujet est plus technique. La force des associations de surveillance de la qualité de l'air aujourd'hui est de disposer d'un réseau technique de surveillance. L'incident, ou l'accident, pose des questions d'un ordre nouveau. La pollution atmosphérique concerne des problématiques chroniques, globalement réglementées, même si l'on ne se contente pas de rester sur les polluants normalisés, soit par l'Europe, soit plus localement. La première question qui se pose dans les incidents est : Quelle est la liste des substances auxquelles sont potentiellement exposées les populations ? Ce chantier doit progresser.

Tout d'abord, l'information n'est pas très bien partagée. Nous avons travaillé sur des listes socles avec l'État, les industriels, France Chimie, mais la connaissance effective sur chaque site, qui relève des études de danger, n'est pas suffisamment partagée à mon sens, car, derrière cette question-là, il faut développer, anticiper les moyens qui permettent d'appréhender les problèmes lorsqu'il y a des incidents. Ensuite, on constate que parmi les 1 112 événements que vous avez évoqués, un grand nombre sont des incendies avec non seulement les substances qui sont stockées sur les sites, mais aussi celles issues de leur transformation, qui doit être anticipée.

Inutile de vous dire que nous ne pouvons pas surveiller l'ensemble des substances qui sortent d'un site. Que ce soit pour Notre-Dame ou Lubrizol, c'est une question difficile sur les plans scientifique et technique. Les concentrations des différentes substances ne sont pas forcément très élevées. Pour autant, les facteurs de risque peuvent être significatifs. La question est : Quels sont les pré-choix que nous faisons ensemble ? Il y a eu un travail assez remarquable, réalisé avec l'État, l'INERIS et France Chimie, pour définir une liste socle sur laquelle travailler.

Il faut aussi intégrer les particularismes locaux. Certaines entreprises dans ma région produisent 90 % d'une substance à l'échelle française. Cela signifie que la question ne peut pas être abordée au niveau national. Un exemple, le dichloroéthane, qui fait partie de nos préoccupations actuelles.

La surveillance est pour nous un véritable enjeu parce que, vous l'avez compris, notre métier est d'abord d'informer au quotidien sur des choses qui sont relativement cadrées : nous mesurons des oxydes d'azote, des particules et d'autres substances. En cas d'accident, nous devons présenter très vite une information pour laquelle nous sommes relativement mal préparés. Je le dis à dessein, sur cette question de la culture nous sommes bien sur une interface avec d'un côté, la culture du risque létal, les pompiers et les intervenants de premier niveau, qui est plutôt bien maîtrisée, et d'un autre côté, comme nous l'avons vu à Lubrizol ou à Berre-l'Étang, un besoin de progresser sur l'étude des substances qui continuent d'être émises, de façon plus légère certes, mais avec des impacts sur la santé environnementale de moyen terme ou de long terme.

Nous nous sommes organisés notamment avec les industries. Clairement, le risque chronique rejoint le sujet de l'incident, et nous allons développer des technologies de mesure permanente, afin de suivre un certain nombre de composés organiques volatils (COV), souvent de la famille des cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR). Ces substances représentent un fort enjeu pour la prévention d'incident ou d'accident car elles permettent de relever ce qu'on appelle les signaux faibles, extrêmement importants. Le déploiement progressif de stations de mesure par les organismes dans leurs métiers au quotidien permet de mettre en place des boucles vertueuses.

Par exemple, dans la vallée de l'Huveaune à Marseille, avec un industriel chimiste, nous avons depuis dix ans maintenant une boucle de rétroaction locale sur la base de tels capteurs, hors de toute contrainte réglementaire. Il s'agit en l'occurrence de la molécule de benzène, un cancérogène connu. Chaque fois que nous recevons un signal atypique, l'information est transmise à l'industriel et il vérifie ses processus. Je trouve que le résultat de cette boucle vertueuse est assez pertinent, parce que cela ne relève pas seulement d'une pression réglementaire mais c'est aussi pour l'industriel une façon de s'exprimer face à ses riverains et à ses salariés. Ce type de relation sert mieux son action, et globalement son intégration dans le territoire.

Ma collègue d'Atmo Normandie traitera de la façon dont on peut partager avec les acteurs, les pompiers ou les industriels, des dispositifs de prélèvements pendant la crise. Je pense qu'il est essentiel d'anticiper cette question-là.

Je termine par un point qui me paraît très important : le mode participatif. Aujourd'hui la population est extrêmement mobilisée sur ces sujets du quotidien (pollution atmosphérique du quotidien, brûlages, événements…), et autour des sites industriels, nous avons des signalements quotidiens : une couleur de panache un peu inhabituelle, des odeurs différentes… Les gens connaissent les sites. Nous avons des processus, des systèmes de signalement qui peuvent être mis à profit.

Aujourd'hui, une grande partie de ces signaux faibles, y compris pour les industriels concernés, vient de la population. Bien sûr, parfois elle dénonce, mais souvent elle se sent concernée et joue clairement le jeu de la participation.

À propos de la communication et la façon d'échanger avec la population, je mesure combien il est compliqué de transmettre des informations qui sont relativement incertaines. Il faut jouer avec cette complexité, et en même temps, être capable d'expliquer ce que l'on connaît pour agir, sans alerter, ou en tout cas, sans cette information anxiogène qui crée la panique.

La participation de la population peut se faire soit simplement via des signalements, et ce sont vraiment des choses que nous développons, soit par des outils plus experts. La Normandie par exemple a fait un travail formidable, avec ce qu'ils appellent des « Nez Experts » : des populations qui se forment pour déceler des typologies d'odeurs. C'est vraiment utile. Cela permet d'aller vite, de compléter les outils techniques qui par définition sont toujours limités, et d'avoir un lien avec la population. C'est une nécessité pour la confiance. Comme observé dans un épisode passé, il ne s'agit pas seulement que le sous-préfet, devant un panache de fumée conséquent, déclare : « Il n'y a pas de pollution. » Il faut être conscient du besoin de resserrer le maillage, à la fois pour avoir des outils techniques – qui ont leurs limites, mais qui sont vraiment en progrès – et pour avoir cette intelligence collective d'information et de partage de l'information avec la population. Je crois qu'elle est prête aujourd'hui à jouer le jeu. D'ailleurs on lui propose un cadre. Les AASQA sont souvent un tiers de confiance et nous avons la capacité de mettre en place ces dispositifs.

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