Intervention de Bernard Piquette

Réunion du jeudi 6 février 2020 à 9h30
Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques

Bernard Piquette, directeur risques accidentels à l'INERIS :

Je ne présente pas l'INERIS, monsieur le président l'a très bien fait en préambule. J'indique juste que la mission de l'INERIS est de contribuer à la prévention des risques que les activités économiques font peser sur la santé, sur la sécurité des personnes et des biens, et sur l'environnement.

À ce titre, l'INERIS mène des études et des recherches pour prévenir les accidents majeurs, en particulier sur le territoire français, mais pas uniquement. Nous travaillons aussi à l'échelle européenne et internationale.

Dans ma direction, les accidents majeurs ou les risques accidentels concernent essentiellement les explosions, les incendies et les dispersions toxiques, ces trois phénomènes pouvant être combinés.

Je rappelle quelques catastrophes qui font référence en termes de prévention des risques accidentels. La première est Seveso, en 1976, qui a donné lieu à des directives européennes du même nom ; en 1997, en Suisse, à Blaye, onze personnes ont trouvé la mort dans une explosion de silo ; en 2001, à Toulouse, 31 personnes sont décédées suite à la catastrophe AZF ; en 2015, en Chine, à Tianjin, près de 200 personnes ont perdu la vie.

La culture du risque a été évoquée. Dans ma direction, nous sommes plus en « mode pompier » qu'en mode « gestion des risques chroniques », bien que les deux sujets soient traités au sein de l'INERIS.

Il convient de rappeler régulièrement l'existence de ces risques. Si l'ampleur des accidents est considérable, ils se produisent rarement, heureusement, ce qui rend leur prévention assez délicate. Néanmoins lorsque la cinétique de l'accident est très élevée, la prévention est la seule mesure de protection que nous pouvons avoir.

En France, la prévention s'articule autour de deux dispositifs : le premier est la délivrance d'une autorisation d'exploitation, qui est conditionnée par une étude de danger. Cette étude de danger est une analyse de risques dans laquelle l'industriel va essayer de regarder tous les scénarios d'accidents possibles, déterminer leur probabilité d'occurrence et leurs effets. Ensuite, il devra prévenir ces scénarios d'accidents en installant des barrières de sécurité, soit pour les éviter, soit pour en limiter l'occurrence.

La deuxième action qu'ont entrepris les pouvoirs publics s'inscrit dans le cadre des plans de prévention des risques technologiques (PPRT). Elle vise à réglementer, ou interdire dans une extrême mesure, le bâti dans des zones proches des installations.

L'INERIS participe activement au développement de ces mesures et des guides qui en permettent la mise en oeuvre. En matière d'actions préventives, nous disposons de deux types de barrières. La première, appelée « barrière passive », est souvent celle qui va nous permettre d'éviter l'accident. Exemples de barrières passives : des doubles enveloppes sur certains réservoirs ou des barrières thermiques pour éviter qu'un réservoir ne monte en pression. Aujourd'hui, beaucoup d'industriels ont dû, sur recommandation des pouvoirs publics, enterrer leurs réservoirs de produits inflammables liquéfiés. Je pense que Lubrizol disposait d'un de ses réservoirs qui, lors de l'incendie, n'a pas posé de problème parce qu'il avait été traité en amont.

Au sein des phénomènes dangereux, l'incendie tient une place particulière. C'est le phénomène le plus fréquent, mais pour nous, ce n'est pas celui qui a les conséquences les plus graves pour les personnes. Il peut cependant initier d'autres phénomènes beaucoup plus difficiles à gérer. En outre, il pose des problématiques particulières, telles que la dispersion de fumées et l'émission par ce biais de polluants ayant un impact sur l'environnement.

Pour être en mesure d'estimer les effets d'un incendie et de ses fumées, on doit être capable de construire ce que l'on appelle un terme source. Le terme source est déterminé à partir des informations relatives au stockage, à la nature des produits, aux quantités, à leur distribution dans le stockage, au type de stockage, autant d'informations nécessaires mais pas suffisantes. Il faut aussi estimer comment ces produits vont se décomposer sous l'effet de l'incendie, à quelle vitesse ils vont brûler et quelle énergie ils vont libérer. Tous les spécialistes des incendies le diront : entre un feu bien ventilé et un feu sous-ventilé, les produits de décomposition ne sont pas du tout les mêmes.

Toutes ces grandeurs peuvent être estimées par des modèles qui doivent être alimentés par des essais réalisés à petite, moyenne ou grande échelle. Lors des essais réalisés sur les produits représentatifs des produits stockés sur site, de nombreuses mesures vont être effectuées, afin de construire des modélisations assez réalistes.

Sur cette présentation, vous voyez des essais réalisés par l'INERIS, en laboratoire, sur de toutes petites quantités. Dans une plateforme incendie à l'échelle d'une palette de produits, nous allons déterminer quels sont les produits de combustion, et, avec d'autres partenaires scientifiques, en l'occurrence le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), le Centre national de prévention et de protection (CNPP), l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), etc., nous sommes allés jusqu'à construire un entrepôt grandeur réelle, à l'instrumenter, puis à l'incendier, pour regarder comment un incendie se développe dans ce type d'entrepôt et quelles peuvent être les conséquences sur une ruine éventuelle des structures.

Vous pouvez voir ensuite l'une des modélisations réalisées dans le cas de Lubrizol. Vous voyez Rouen et les fumées, qui vont toucher cette colline un peu plus loin.

À partir de toutes les données, un terme source est construit, composé d'une puissance d'incendie, d'une hauteur de flammes, d'une émittance de flammes pour la partie radiative, mais aussi d'un débit de fumée et d'une composition chimique estimée, d'une hauteur et d'une vitesse d'émission pour le panache. Ces données sont entrées dans un modèle numérique et tout cela permet d'estimer assez raisonnablement les conséquences potentielles pour les intervenants et les habitants.

À ce jour, nous nous focalisons sur les facteurs de toxicité aiguë, dans un « mode pompier », avec des approches prudentes. Il conviendrait certainement de réaliser d'autres investigations, pour affiner le terme source en intégrant des produits de décomposition tels que les dioxines, les furanes et les HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques), et pour valider les considérations théoriques, celles-ci devant être sans doute confortées par des essais à des échelles réalistes.

En conclusion, l'industrie française progresse et évolue sur le sujet des risques accidentels. Ces évolutions ont et auront un impact sur la sécurité industrielle. J'en citerais deux. La première est la poursuite du développement du numérique qui est, pour une certaine partie, une très bonne chose : l'usine est munie de capteurs qui permettent de détecter tous les incidents le plus rapidement possible. L'inconvénient est que les capteurs deviennent de plus en plus ouverts, avec un risque en matière de cybersécurité qu'il faut traiter et savoir gérer à l'échelle d'un site.

La deuxième évolution est la transition écologique. C'est une bonne chose, mais le développement de batteries de plus en plus performantes entraîne une énergie embarquée de plus en plus importante. En cas d'incendie, les batteries vont dégager des produits toxiques. Là aussi, il faut « sécuriser » ; en tout cas, le développement doit être réfléchi en amont.

On parle également du développement de l'hydrogène : bus à hydrogène, train à hydrogène, avion à hydrogène, etc. Le produit de combustion de l'hydrogène est de l'eau, ce qui est une bonne chose. Il faut cependant traiter le risque d'explosion, ce à quoi nous nous employons.

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