Intervention de Frédérique Dumas

Séance en hémicycle du jeudi 21 novembre 2019 à 9h00
Accession de la macédoine du nord à l'organisation du traité de l'atlantique nord — Discussion générale

Photo issue du site de l'Assemblée nationale ou de WikipediaFrédérique Dumas :

L'examen du projet de loi autorisant la ratification de l'adhésion de la Macédoine du Nord à l'OTAN intervient dans un contexte de fragilisation non négligeable de l'Alliance atlantique. Pourtant, malgré les terribles coups de canif portés au contrat, malgré les propos tenus, l'Alliance n'a pas perdu en attractivité.

L'Union européenne et ses alliés ont des intérêts conjoints à la stabilisation des Balkans occidentaux, et l'adhésion de la Macédoine du Nord fait partie intrinsèque de ce processus entamé il y a vingt ans et qui a connu depuis des avancées significatives que vous avez rappelées, madame la secrétaire d'État. Je tiens à détailler les conséquences directes de l'adhésion pour les pays des Balkans occidentaux eux-mêmes.

Il est essentiel de souligner tout d'abord les efforts qui ont été réalisés par la Grèce et par la Macédoine du Nord pour parvenir à s'entendre : c'est la volonté et la détermination de la Macédoine du Nord à entrer dans l'OTAN – et dans l'Union européenne – qui ont rendu les discussions possibles entre ces deux pays. Cette perspective leur a permis de trouver un accord sur le nom « Macédoine du Nord », entériné dans l'accord de Prespa signé entre la Grèce et ce qui était encore alors l'ex-République yougoslave de Macédoine, le 17 juin 2018 – un accord historique qui mettait fin à plusieurs décennies de conflits et de litiges.

J'ai à coeur de vous faire part d'un souvenir ancien qui en témoigne. Comme certains d'entre vous le savent, j'étais, jusqu'à mon élection comme députée, productrice de cinéma. Le premier film que j'ai produit – avec des Anglais – , Before the Rain, réalisé par Milcho Manchevski et tourné dans la future Macédoine du Nord, mettait en scène les conflits potentiels entre Macédoniens de Macédoine yougoslave d'origine albanaise et de religion musulmane, et Macédoniens de Macédoine yougoslave de religion orthodoxe. Récompensé par un Lion d'or à Venise et nominé aux Oscars comme meilleur film étranger, il a fait à l'époque l'objet de tractations politiques infinies au moment d'inscrire le nom « République de Macédoine » au générique du film. C'était en 1993. Je vous rappelle qu'à l'époque du conflit yougoslave, la République yougoslave de Macédoine était le seul territoire considéré comme géostratégique par les Américains et qu'ils y avaient envoyé des troupes.

Je tenais ainsi à rappeler à quel point se mettre d'accord sur le nom de Macédoine du Nord, qui touche à l'identité des peuples, a pu être long et difficile. Les conséquences de l'accord de Prespa ont été déterminantes en Grèce : dans le domaine électoral, le gouvernement a subi des revers politiques directement dus à cette décision et, paradoxalement, les populations macédoniennes ont également eu le sentiment que l'on bradait leur identité puisque, si 97 % des Macédoniens ont voté en faveur de l'accord de Prespa, ils n'étaient que 37 % à se rendre aux urnes. Les avantages issus de l'adhésion à l'OTAN peuvent contribuer à atténuer les ressentiments de part et d'autre. Mais il est impératif que les bénéfices issus de tels sacrifices soient directement visibles par les populations, et il est essentiel de les leur montrer aujourd'hui en franchissant la première étape que représente la ratification.

En matière économique, la sénatrice Joëlle Garriaud-Maylam rappelle dans son rapport que l'entrée de la Macédoine du Nord dans l'OTAN contribuera à garantir sa stabilité aux yeux des investisseurs et à donner aux jeunes qui en émigrent massivement l'espoir d'un avenir chez eux.

En matière politique, la Macédoine du Nord, en plus d'avoir réaffirmé des relations de bon voisinage avec la Grèce et avec la Bulgarie dans la perspective d'une adhésion à l'OTAN et à l'Union européenne, bénéficiera d'un cadre de dialogue supplémentaire pour apaiser ses relations avec les autres pays voisins, notamment avec l'Albanie, déjà membre de l'OTAN, avec laquelle elle entretient encore des rapports difficiles.

En effet, l'un des sujets pouvant susciter des débats animés, voire des conflits dans la région, est l'idée de Grande Albanie. Le Kosovo et l'Albanie cherchent à promouvoir des actions communes afin de réduire la notion de frontière entre leurs deux pays, dans la perspective, notamment, de rapprocher les populations albanaises. Ce processus est, bien sûr, très mal perçu par la Serbie et créé également des difficultés sérieuses avec la Macédoine du Nord et avec le Monténégro. La question de la Grande Albanie concerne des territoires situés dans six pays : Albanie, Kosovo, Macédoine du Nord, Grèce, Monténégro et Serbie. Après l'adhésion de la Macédoine du Nord à l'OTAN, trois des six pays concernés en seront membres, ce qui permettra de conforter leur positionnement pacifique : ils doivent alors respecter les articles du traité de l'Atlantique Nord, notamment les articles 1 et 2, relatifs au règlement des litiges.

Certains, en premier lieu le Président de la République, s'inquiètent de la capacité des parties à mettre en oeuvre l'article 5 du traité, qui instaure le principe de défense mutuelle ; mais qu'en serait-il si la Turquie ne faisait pas partie de l'OTAN et si nous refusions l'adhésion de la Macédoine du Nord ? La situation ne pourrait être que pire !

Même si le chemin proposé n'est pas aisé et que de nombreux intérêts inavouables, on le sait, sont en jeu, il serait terrible de jouer aux apprentis sorciers. Étant donné les avancées significatives que l'adhésion de la Macédoine du Nord à l'OTAN permettrait en vue de la stabilisation des Balkans, le groupe Liberté et territoires votera en faveur du projet de loi de ratification.

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