Intervention de Général Jean-Pierre Bosser

Réunion du mercredi 5 juin 2019 à 16h40
Commission de la défense nationale et des forces armées

Général Jean-Pierre Bosser :

S'agissant de l'espace, on pourrait penser de prime abord que c'est un cadre relevant exclusivement de l'armée de l'air. En réalité, comme la marine, l'armée de terre est pleinement concernée par cette évolution pour les raisons que vous avez évoquées : l'espace conditionne les liaisons GPS, les liaisons radio, le renseignement et la lutte informatique – offensive comme défensive. L'espace deviendra demain le relais de nos yeux et de nos oreilles sur le terrain. Vous avez parlé d'un commandement mais je ne suis pas certain que tel sera le cas. Cela sera plus certainement un organisme à vocation interarmées. Bref, l'armée de terre tient à être un des acteurs de ce domaine.

J'identifie quatre défis majeurs pour l'armée de terre.

Le premier est celui de la juste pression qu'il faut exercer sur notre industrie de défense dans le cadre du respect de l'exécution des contrats. Une fois un contrat signé, les industriels sont souvent nos seuls interlocuteurs dans le cadre d'une relation client-fournisseur. Si une banque me dit que je ne peux pas retirer plus de 200 euros sur mon compte, je changerai de banque et choisirai celle qui me laissera retirer 500 euros vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dans le secteur de la défense, en revanche, je n'ai pas le choix. En matière de pièces détachées, que se passe-t-il si l'industriel décide finalement de livrer, en quarante-huit heures, des pièces détachées pour un hélicoptère, sur une plateforme pétrolière, alors qu'il attend une semaine pour nous donner une pièce détachée pour un hélicoptère déployé au Sahel ? Je force le trait mais la relation avec les industriels est celle d'un coude-à-coude de la DGA, non pas face à l'industriel, à ce stade, mais avec lui. Le premier rendez-vous est celui de Scorpion. Nous attendons tous l'arrivée de ce programme cette année – les industriels s'y sont engagés. C'est un objectif ambitieux car nous avons créé, sur ce projet, un groupe d'industriels. C'est pour moi le point majeur.

Le deuxième défi est celui de l'international, pour lequel j'ai tenu à dépenser beaucoup d'énergie car il y a beaucoup à retirer de la relation avec nos camarades étrangers. Nous parlons notamment beaucoup de capacitaire et je vous citerai, à titre d'exemple, les quatre sujets que nous avons traités lors de la dernière réunion tournante que nous avons tenue avec mes homologues britannique et allemand autour d'action terrestre future.

Le premier sujet portait sur la haute intensité : il est intéressant d'avoir les visions britannique et allemande sur ce qu'est la haute intensité et de voir à quel point cela structure les modèles d'armée.

Le deuxième sujet touchait à l'engagement des robots, la guerre à distance, par procuration – celle des robots autonomes, avec ou sans l'humain – ayant été un sujet d'intérêt majeur dans la presse il y a quelque temps. Il est intéressant de savoir que certaines armées sont plus allantes que d'autres dans ce domaine et que les armées qui ont des difficultés à s'engager en opérations extérieures sont probablement aussi celles qui auront du mal à engager des robots demain.

Le troisième sujet concernait la déception. Dans notre doctrine d'emploi, nous avons un peu oublié les actions de déception. Nous allons fêter demain le soixante-quinzième anniversaire du Débarquement. Or, l'année du Débarquement, a été conduite une opération de déception exceptionnelle, dénommée Fortitude. Si pour nos amis britanniques, la déception est restée dans la doctrine, nous l'avons un peu évacuée. C'est dommage car la déception est une capacité majeure qui va du simple camouflage jusqu'à des manoeuvres de grande ampleur.

Le quatrième sujet était celui de la pharmacologie, sujet que l'armée de terre a été seule à porter. La question est de savoir si on imagine demain un soldat augmenté, à qui nous allons faire prendre des pilules et des produits pour qu'il puisse mener la guerre jour et nuit, ou s'il s'agit plutôt du soldat non diminué. Nous percevons, avec l'aide des chercheurs de l'Institut de recherche biomédicale des armées (IRBA) qui travaillent pour l'armée de terre, que nos soldats pourraient encore gagner en efficacité, à trois conditions : avoir un sommeil satisfaisant, une alimentation de qualité et une activité physique parfaitement adaptée à la préparation opérationnelle.

L'international permet de réfléchir à bien des sujets qui ne portent pas uniquement sur le fusil ou le Griffon. Nous pouvons partager des réflexions très intéressantes avec nos amis étrangers et c'est tout l'intérêt de ne pas oublier notre histoire. J'étais récemment au Japon où j'ai découvert que le général Lebon avait écrit toute la doctrine d'emploi de l'armée japonaise moderne. J'y ai aussi découvert que Georges Clemenceau avait déployé en 1919 des pilotes et des mécaniciens pour créer l'armée de l'air japonaise – dont on célèbre le centenaire. Enfin, nos ingénieurs maritimes ont créé les grands ports japonais. Bref, dans les relations internationales, il n'y a pas que le business et le capacitaire mais bien d'autres dimensions qu'il faut continuer à développer.

Le troisième défi est celui de la réserve, facteur de ressources majeur pour l'armée de terre. Nous atteignons nos objectifs quantitatifs et opérationnels. Nous pourrions d'ailleurs imaginer – pourquoi pas ? – que les Jeux olympiques de 2024 soient un grand objectif – dynamique et fédérateur – pour la réserve.

Enfin, le quatrième défi est celui de Scorpion, que nous avons déjà évoqué.

Vous m'avez interrogé sur ce que je qualifierais d'actions civilo-militaires. Il y a une tradition dans l'armée de terre qui veut qu'à chaque fois qu'un régiment part en opération, il y laisse une trace.

Je vous livre un exemple, il y a quelques années, alors que j'étais chef de corps, le régiment que je commandais est parti en mission au Liban avec des dizaines de livres et nous y avons construit une bibliothèque avec des ouvrages en langue française pour des jeunes de 0 à 15 ans. Vous évoquez, M. Bazin, un projet réalisé au Tchad dans le domaine de l'informatique qui est en pleine expansion en Afrique. Si ces projets sont courants, ce sont plus souvent des actions d'opportunité. Les unités projetées ont en effet à coeur de mener de nombreuses actions dites civilo-militaires allant du soutien médical à la réfection d'écoles, en fonction des besoins qu'elles perçoivent sur le terrain. Quel que soit le projet, il est avant tout le fruit de la relation que les régiments projetés entretiennent avec les pays dans lesquels ils sont déployés et avec les populations auxquelles ils sont attachés.

M. Lainé, très honnêtement, je suis un peu gêné pour vous dire ce que j'attends du SCAF et des nouveaux vecteurs aériens dans le domaine des appuis feux fournis par la troisième dimension. En effet, je n'imagine pas, pour le moment, qu'il y ait une révolution en termes de puissance de feu, entre les appareils qui existent aujourd'hui et ceux qui seront construits demain. En revanche, ce que j'attends des évolutions qui pourront être apportées dans la troisième dimension, ce sont des capacités de liaison améliorées pour travailler plus vite et en temps réel mais aussi bénéficier de capacités d'investigation plus développées, en s'appuyant sur l'intelligence artificielle. Dans ce domaine, j'ai récemment assisté à une démonstration du Patroller dorénavant équipé d'une boule optronique gyrostabilisée. Ce système d'observation est capable de détecter, d'identifier et de localiser, de jour comme de nuit, dans un champ atteignant presque 360°, tous les éléments observés. Il permet ainsi, presque immédiatement, de décrire une éventuelle unité ennemie. Voilà un progrès essentiel apporté par la troisième dimension à l'armée de terre. Pour répondre instinctivement à votre question, l'évolution résidera donc pour moi moins dans la puissance de feu que dans la désignation rapide des cibles et des objectifs.

Concernant le renouvellement des moyens, M. Son-Forget, je n'ai pas noté de retard dans la livraison des fusils d'assaut HK416. 5 000 exemplaires ont déjà été livrés et 9 600 autres seront reçus en 2019. Nous atteindrons alors la moitié de l'objectif fixé. Comme vous le savez, la firme allemande Heckler & Koch, comme Glock en Autriche, est une entreprise importante qui a produit, je crois, près de deux millions d'armes de poing l'année dernière. Je ne pense donc pas que les livraisons françaises soient complexes à mettre en oeuvre. Mais pour l'armée de terre, le sujet est moins l'industriel qui nous fournit les armes que les processus de « certification » de nos besoins par la technostructure. Ainsi, si nous souhaitons acquérir un pistolet automatique déjà en dotation dans les forces spéciales dans des délais extrêmement courts en nous appuyant sur un industriel qui en a la capacité et avec les moyens financiers que vous nous avez fournis, nous ne le pourrions pas. En effet, pour acquérir cette arme, nous serions tenus de refaire l'intégralité du schéma de certification. C'est tout de même étonnant ! Il faudrait alors un an pour réussir à passer un marché concernant un matériel que nos armées utilisent déjà depuis 10 ans. J'en ai encore parlé au directeur de cabinet de la ministre des Armées ce matin et j'ai demandé à ce que les réflexions et les travaux se poursuivent sur la manière de raccourcir ces délais. La loi de programmation militaire « à hauteur d'homme » pourrait perdre une partie de son sens en raison de toutes ces lourdeurs. L'armée de terre demeure donc en appui comme elle l'a fait en mettant à la disposition de la direction générale de l'armement et de l'industriel Arquus des champs de tir à Mourmelon et à Mailly, dans le cadre des essais partagés pour le développement des tourelleaux téléopérés des Griffon, contribuant ainsi à ce qu'il n'y ait aucun retard sur le programme SCORPION.

Concernant votre question Mme Mirallès, le problème de boîte de transmission que vous évoquez concerne essentiellement l'hélicoptère NH90. Ce problème est connu et commun à toutes les flottes qu'elles soient française, espagnole ou autre. Je demeure persuadé qu'une des solutions est de n'avoir qu'un seul industriel. En effet, changer une boîte de transmission de NH90 en opérations demeure, encore aujourd'hui, compliqué. Si cet hélicoptère est très fiable, ce problème engendre des indisponibilités pouvant aller jusqu'à trois semaines.

Au sujet des pare brises de l'hélicoptère Tigre, je considère que c'est l'exemple type du problème des pièces détachées que j'évoquais précédemment. Il ne me semble pas envisageable d'annoncer qu'un Tigre est indisponible pendant 15 jours en raison de l'absence d'un pare-brise. Comme je l'ai déjà dit, j'estime que la gestion des pièces détachées des hélicoptères doit se rapprocher au maximum de celle des pièces détachées des automobiles. Sur ce point, les progrès sont encore trop lents. Il faudra probablement, un jour, taper du poing sur la table pour rappeler que nos hélicoptères sont engagés en opérations et qu'au vu des sommes déjà investies et de celles qui seront investies en 2019 dans le MCO aéronautique, l'armée de terre est en droit d'obtenir rapidement un joint qui coûte 15 euros et dont l'absence immobilise un hélicoptère pendant 15 jours.

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