Intervention de Général François Lecointre

Réunion du mardi 15 octobre 2019 à 19h05
Commission de la défense nationale et des forces armées

Général François Lecointre, chef d'état-major des armées :

Madame Mirallès, merci de vos propos. Nous ne pouvons avoir de bons ambassadeurs que si nous arrivons à les convaincre. Sur ce sujet particulier de la guerre, je peux apporter le témoignage de ce que j'ai vécu, qui me permet de parler d'où je suis, d'où j'ai été et d'où sont mes hommes aujourd'hui. J'essaye de le faire autant que possible même si cela oblige parfois à s'ouvrir un peu le ventre.

S'agissant de la radicalisation dans les armées, vous connaissez les chiffres. Moins de dix personnes sont suivies par la DRSD, soit 0,03 % de personnes identifiées dans la Marine nationale, 0,05 % dans l'armée de Terre et encore moins dans l'armée de l'Air.

Vous avez raison, d'anciens militaires sont partis combattre à l'étranger. Vous souhaitez un meilleur suivi par la direction générale de la sécurité intérieure. À ce jour, les mesures prises par les différents services de renseignement au titre du suivi des personnes enregistrées au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) garantissent un suivi par la DGSI, et cela y compris lorsque les personnes qui ont été fichées dans les armées quittent les armées. Les échanges d'informations garantissent le suivi. Il n'y a pas de solution de continuité entre le suivi qui est fait par les armées des militaires d'active et l'après.

Sur ce sujet particulier, même si je suis très méfiant, car nous ne sommes jamais à l'abri d'un inconvénient, d'un risque ou d'un accident, il faut savoir qu'un criblage de l'ensemble du personnel militaire qui s'engage est effectué. C'est là une exigence ancienne, qui d'ailleurs a nécessité une augmentation forte des effectifs de la DRSD pour faire face à l'effort de recrutement que l'armée de Terre a opéré à partir de 2015-2016.

Le personnel est criblé parce qu'on lui confie une arme. Il est criblé aujourd'hui parce que l'on s'inquiète de savoir s'il n'est pas en voie de radicalisation. Il était criblé hier parce que l'on s'inquiétait de savoir s'il n'était pas un délinquant ordinaire, s'il n'était pas drogué ou s'il n'était pas susceptible de saisir une arme, de tirer sur ses camarades ou de se suicider. Cette attention est très ancienne dans les armées. Si elle est aujourd'hui plus focalisée sur le risque de radicalisation, il n'en reste pas moins dans les faits que chaque soldat à qui l'on confie une arme et des munitions de guerre est suivi de très près, non seulement par la DRSD mais également par l'ensemble des officiers de sécurité qui forment un maillage fin, présent dans toutes les unités des armées : de l'armée de Terre, de la Marine nationale ou sur les bases aériennes de l'armée de l'Air.

Par ailleurs, le maillage territorial de la DRSD, les échanges constants entre les officiers de sécurité des régiments et la DRSD me semblent être la meilleure garantie en ce qu'elle est le signe de l'implication personnelle du commandement en cette matière du suivi de la radicalisation.

Un lieutenant chef de section qui emmène ses 40 hommes au tir est accompagné de ses sergents, chefs de groupe. Chacun d'eux est derrière le soldat au moment où celui-ci engage son chargeur dans l'arme ; le chef de groupe est très soucieux de vérifier que le soldat en question n'est pas tenté soit de se tirer une balle dans la tête, soit de tirer sur ses camarades. La meilleure des garanties réside dans cette implication forte et constante du commandement qui a la mesure et la conscience très claires de ce que représentent ces armes. J'ajoute que le criblage est renouvelé au moment de l'engagement des militaires dans les contingents Sentinelle afin de s'assurer de l'absence de risques dans la mesure où les armes ne sont pas uniquement utilisées au champ de tir ou sur un théâtre de guerre mais sur le territoire national. Tout s'est bien passé jusqu'à présent. Au début de l'opération Sentinelle, tout le monde éprouvait des craintes quant à la capacité des soldats à maîtriser leur arme, en raison de possibles fragilités psychologiques qui les auraient conduits à les employer contre leurs camarades ou contre eux-mêmes, mais aussi parce que la maîtrise de l'arme individuelle du combattant par un soldat est en soi un sujet. Dans les faits, nous sommes très peu souvent confrontés à des incidents de tirs. Chaque fois que cela s'est produit, c'était dans des conditions « respectueuses » de la sécurité, les armes étant dirigées dans des directions non dangereuses.

Je suis moi-même surpris, je l'avoue, du degré de professionnalisme auquel sont parvenus les soldats dans la maîtrise de leur armement. Cette bonne maîtrise est due à une nouvelle technique d'instruction de tir de combat, en vigueur dans l'armée de Terre depuis une dizaine d'années et qui a considérablement professionnalisé les militaires. Au-delà de la radicalisation, une attention constante du commandement est portée à la relation du soldat à son arme et aux risques que le port d'une arme fait courir à ses camarades et à son environnement.

Vous avez interrogé sur la nationalisation du groupe DCI. Il n'y a aucune raison de faire évoluer son statut.

Monsieur Lainé, vous m'avez interrogé sur l'hébergement et le logement des familles. Parviendrons-nous à résoudre la question d'ici à la fin de la LPM ? Un effort marqué porte sur la partie « logement » en métropole et Outre-mer, qu'il s'agisse des logements domaniaux qui sont remis en état ou par des contrats passés avec des sociétés de logements sociaux pour notamment assouplir la situation là où elle est la plus tendue, avec une priorité marquée en Île-de-France et à Toulon, deux zones où la tension locative est forte – mais d'autres garnisons sont également concernées.

Un plan ayant pour vocation de résorber les points noirs de la situation de l'hébergement dans l'ensemble des formations des armées a dû être lancé en 2013 ou 2014. Ce plan est toujours en cours d'exécution ; un effort supplémentaire a été inscrit dans cette loi de programmation et en gestion, la ministre ayant demandé que nous déléguions des crédits supplémentaires aux commandants de base de défense sur le programme 178 et que nous leur permettions de conduire des travaux de proximité dans l'ensemble des formations qui dépendent de leur ressort.

La nouvelle architecture budgétaire permet aux armées de dédier une partie de leurs ressources budgétaires d'infrastructures à la préparation opérationnelle. L'hébergement et le logement, dans leur partie administrative, restent entre les mains de la secrétaire générale, mais la nouvelle architecture permettra, grâce au processus de décentralisation et de déconcentration de l'engagement de ses moyens auprès des commandants de bases de défense (COMBDD) de dépenser mieux, plus vite et en cohérence.

D'ici à la fin de la LPM, un tiers du parc de logements et un tiers du parc d'hébergement arriveront à mi-vie. Il faut garder à l'esprit que c'est un effort constant qu'il nous faut produire. Les efforts que nous engageons aujourd'hui et qui, au titre de la LPM, feront passer le budget des infrastructures des armées de 1,2 ou 1,3 milliard à 1,7 milliard d'euros, nous permettent de résorber ce qui n'a pas été fait et de mettre aux normes actuelles ce qui doit l'être tout en luttant contre le vieillissement qui est inéluctable. Ces efforts ne sont pas uniquement nécessaires pour rattraper le retard de mise aux normes accumulé, mais également pour faire face au vieillissement qui se poursuit. Tous les vingt ans au moins, l'ensemble des hébergements nécessitent d'être refaits. C'est un sujet qui se dessine durablement devant nous, en ce qui concerne plus particulièrement le logement des familles auquel nous sommes tous très sensibles parce que nous avons tous des familles et que nous sommes tous dans l'obligation de nous loger. Nous allons essayer d'aborder cette question par le biais de la NPRM. Un nouveau dispositif mettant en avant la singularité militaire permettrait de prendre en compte la grande mobilité et son impact, en particulier l'accès au logement, et faciliterait l'accès à la propriété de l'ensemble des militaires.

Monsieur Pueyo, vous avez parlé du nombre de jours d'entraînement et de formation. Quatre-vingt-dix journées de préparation opérationnelle doivent être atteintes en 2025. Ainsi que vous l'avez relevé très justement, ce n'est pas tant le nombre de jours qui est important que le nombre de jours de préparation avec matériels majeurs qui constitue le haut de gamme et le haut d'exigence de la préparation opérationnelle de nos forces. J'observe, cependant, que nous évoluons avec l'arrivée de matériels nouveaux. Aujourd'hui, ces matériels majeurs sont accompagnés de programmes de simulation extrêmement ambitieux de préparation des hommes qui utilisent ces équipements aux quartiers et non plus seulement dans les grands camps d'entraînement comme c'était le cas auparavant. Lorsque je commandais la 9e brigade d'infanterie de marine et que je visitais le régiment d'infanterie chars de marine (RICM) à Poitiers, j'étais surpris de voir que les soldats passaient trois fois plus de temps sur des simulateurs que dix ans auparavant. Ce mouvement ne cesse de s'accroître et de s'accélérer.

Le système de missiles de moyenne portée (MMP) qui commence à être livré comprend un simulateur absolument extraordinaire, de la même façon d'ailleurs que l'ensemble de nos systèmes de combat aérien ou maritime. La part de la simulation jouant un rôle toujours plus large dans la préparation opérationnelle, il faut que nous prenions en compte la place croissante de cette préparation opérationnelle et de ce qu'elle implique en termes de formation des personnes qui mettent en oeuvre les outils de simulation au profit des soldats, de formation des techniciens qui entretiennent ces outils et de leur coût de maintenance.

J'espère que les objectifs fixés par l'armée de Terre seront atteints. J'observe qu'avant de partir au combat, rien ne remplace l'entraînement réel sur des équipements majeurs en unités formées. Nous avons déployé des efforts considérables pour relever la disponibilité technique opérationnelle des équipements. Notre effort en matière d'entretien programmé des matériels est payant. De 37 % en 2016, la disponibilité technique opérationnelle des véhicules de l'avant-blindé – le mulet de l'armée de Terre – est passée à 56 % en 2018 et devrait atteindre 59 % en 2019 et 2020. La remontée est constante. Je vous prie de croire, monsieur Pueyo, que, pour le soldat qui vit au quotidien dans son régiment ou son camp d'entraînement, une telle progression en trois ans est considérable. Elle s'accompagne, en outre, du positionnement croissant de parcs de services permanents au sein des unités, autorisant ainsi, avant de partir au combat, une plus grande familiarité des équipages avec leurs engins.

Il convient de préserver la préparation opérationnelle, même si le niveau d'engagement est maintenu à très haut niveau ou progresse. Je suis, par ailleurs, extrêmement soucieux de la préservation de la vie personnelle. Je sais trop que les militaires – et moi qui suis le premier d'entre eux – trop souvent poussés par leur désir de bien faire et de bien servir les armes de la France, sont prêts à sacrifier des jours de permission, des week-ends et des heures à la préparation opérationnelle qui doit impérativement être faite et qui nécessite du temps. Les militaires sont toujours en train de courir après le temps. L'équilibre entre l'engagement opérationnel, le niveau de préparation opérationnelle souhaitable et l'équilibre de la vie personnelle est un souci que les chefs militaires ont constamment à l'esprit, que j'ai rappelé encore récemment au chef d'État-major de l'armée de Terre. Je pense qu'il y est attentif parce qu'en dépend la fidélisation de notre ressource humaine. Croyez bien que nous sommes en permanence attachés à ce souci d'équilibre et que nous continuerons de l'être, mais s'il y a bien une chose que nous ne pouvons augmenter, même si nous augmentons les crédits de la loi de programmation militaire, c'est le temps !

Monsieur Becht, vous avez indiqué que le spatial se faisait à budget constant et qu'il nécessitera des arbitrages internes. Il ne se fait pas à budget constant. Le travail d'ajustement annuel de la programmation militaire (A2PM) réalisé cette année – anciennement la version actualisée du référentiel (VAR) de la LPM – a conclu au redéploiement d'une partie des crédits dégagés sur le titre II au profit notamment du domaine spatial. Pour 2020, 450 millions d'investissement vont être consentis.

Un effort a été produit à périmètre de ressources constant. Il sera difficile d'aller au-delà. D'autres arbitrages devront intervenir. Ensuite, ce sera le vote d'une nouvelle LPM. La vie des programmes est ce qu'elle est. Mais, à ce jour, un choix très clair a été arrêté et annoncé par la Ministre et par les armées de privilégier ce segment spatial grâce au rédéploiement d'un excédent de titre II.

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